le billet
Publié le 13 décembre 2016
Par Clément Fourchy, Directeur général adjoint

Y a-t-il un modèle économique pour la smart city ?

Extrait de Smart cities, l’innovation au cœur de l’action publique ? Actes des rendez-vous annuels de La Cité des smart cities, colloque du 29 septembre 2015, Berger-Levrault, 2016.

"L’intitulé de mon intervention est très ambitieux, mais je n'ai aucune prétention à épuiser le sujet : « Y a-t-il un modèle économique pour la smart city ? ». On a beaucoup parlé d'innovations et d'initiatives depuis ce matin, mais on voit bien qu'elles peinent parfois à trouver comment s'incarner dans un modèle économique viable sur le long terme, seul à même de garantir la pérennité de toutes ces initiatives utiles. Je passerai d’abord un peu de temps sur la ville intelligente et ses modèles économiques puis je ferai une réflexion sur la « maille » à laquelle on peut envisager cette ville intelligente et les modèles économiques qui vont avec.

Chez Espelia, cela fait longtemps qu'on entend parler de la ville intelligente, comme beaucoup de gens, et puisque nous travaillons aux côtés des collectivités, nous nous sommes dit que, pour essayer de comprendre et se doter d'une définition, nous allions regarder comment nos clients définissaient la ville intelligente. Nous avons donc fait une enquête auprès de vingt collectivités européennes. Aujourd'hui, dans la discussion, on a plutôt pris le parti d'une ville essentiellement « technocité », qui valorise beaucoup la dimension technologique, qui n'est pas forcément l'approche retenue partout. En général, la stratégie de ville intelligente est construite autour de cinq objectifs qui peuvent être pondérés différemment selon la stratégie propre à chacune des collectivités. Ces cinq objectifs sont celui d’une ville contributive (une ville qui permet aux citoyens et aux usagers de s'engager dans la ville, qui sont donc au cœur du projet, dans cette idée de fonctionnalité forte), une ville efficiente (dans laquelle les services urbains offrent beaucoup de valeur à un coût maîtrisé), une ville durable (où l'on maîtrise les volumes de ressources employés pour produire la ville et la faire fonctionner, et où on préserve la biodiversité), une ville résiliente (qui va au-delà du changement climatique, à savoir la résilience économique, par le fait de ne pas dépendre entièrement pour ses recettes fiscales de la survie d'une grosse entreprise), puis évidemment une ville innovante (sachant que souvent pour les collectivités, ce sujet de l'innovation est pris à travers le prisme du développement économique et de la façon dont elles vont vouloir engager et conforter le développement d'un écosystème d'entreprises innovantes sur leur territoire).

D'une collectivité à l'autre, les leviers utilisés ne sont pas les mêmes, ni ne sont pondérés de la même façon. Dans les différentes communications que peuvent produire les collectivités, on voit une prédominance de ce que l'on a appelé la « smart administration », c'est-à-dire un engagement à améliorer l'efficacité, la transparence et l'ambition du fonctionnement de l'administration. Puis, viennent les transports et tout ce qui est smart people, c'est-à-dire cette capacité embarquer la population dans la démarche smart city en rendant la population plus qualifiée et plus engagée, et en essayant de favoriser la mixité sociale.

Les modèles économiques de la Ville Intelligente

En revanche, ce qui est certain, c'est que la smart city et le fonctionnement de la ville n'échappent pas aux bouleversements des différents modèles économiques qui impactent l’économie dans son ensemble. Un des aspects de la  smart city, c'est de voir comment l'on peut traduire dans le fonctionnement urbain les grandes tendances qui affectent la sphère économique plus globalement. Cet élément est à la fois une cause, c’est-à-dire que les nouveaux modèles économiques ou la mutation des modèles économique doivent permettre le développement de la smart city, et une conséquence, c'est-à-dire que la ville devient de plus en plus intelligente à mesure que les systèmes économiques sont de plus en plus intelligents (une part de l'intelligence de la ville réside dans le fait de développer des modèles économiques intelligents). En Europe, les agglomérations existent depuis longtemps donc l'idée est plutôt de rendre smarter ou plus intelligents les dispositifs qui existent. De même, il existe des mécanismes de financement des modèles économiques des services publics. Une bonne partie du travail avant d'atteindre des modèles plus disruptifs ou en foisonnement, c'est de voir comment rendre plus fiables, plus productifs, plus incitatifs et/ou plus justes les différents modèles économiques de la ville qui peuvent exister. « Plus fiables », c'est le fait de pouvoir mesurer plus précisément les consommations afin d'avoir un paiement plus fin. « Plus productifs », c'est de pouvoir éviter les impayés en ayant un suivi plus précis de la consommation sur un service d'eau ou de transport. « Plus incitatifs », cela peut être une façon de mettre en œuvre plus précisément tout ce qui relève de la logique du pollueur-payeur dans l'agglomération. « Plus justes », cela peut être le fait d'utiliser la donnée pour développer des tarifications avec une connotation sociale plus forte.

Notre sentiment (rejoint par les discours tenus jusqu'à présent) est que le plus gros sujet concerne la « data optimisation » : comment utiliser la data pour optimiser les modèles économiques qui préexistent ? Au-delà, on voit bien que se développent en matière de service urbain des modèles économiques alternatifs. Je ne reviendrai pas sur la dimension du partage, du peer-to-peer, et la dimension de l'effacement qui ont déjà été évoqués précédent dans cette table ronde. Nous avons également abordé la logique multi-faces ou plate-forme tout à l'heure avec les mobiliers urbains couplés aux véhicules en libre service. Je pense aussi aux logiques de « freemium » dans l'eau, où l'on peut avoir aujourd'hui un premier volume de consommation offert (l'eau ne coûte rien jusqu'à une certaine quantité), puis on fait payer des usagers au-delà, ce qui fait que finalement ce sont les gros consommateurs qui payent pour l'ensemble de la population, y compris ceux qui ont une consommation modeste et mesurée. Ce sont aussi toutes les réflexions autour de l'économie circulaire et les logiques de longue traîne avec la capacité à développer des tarifications de plus en plus intelligentes en étant de mieux en mieux informé sur les comportements de consommation des usagers.

Quelle gouvernance pour la Ville Intelligente ?

Aujourd'hui, parler des collectivités en général est une gageure car elles approchent ce sujet de manière relativement différente les unes des autres, notamment en fonction de leur taille. J'ai d’ailleurs été très sensible à ce qui a pu être dit tout à l'heure sur le fait qu'il y a la métropole intelligente mais il faut penser aussi au reste du territoire. Aujourd’hui, les collectivités tournent autour de la ville intelligente entre opportunités et menaces. De façon provocatrice, j’ai posé la question suivante : « Est-ce que les collectivités vont être disruptées par la créativité et la réactivité de la société civile ? ». On observe que dans beaucoup d'endroits, les collectivités se mettent sur le sujet parce qu'elles voient que cela bouillonne à la base et qu'elles se disent qu'il va falloir réagir sinon elles vont se faire « disrupter ». Cette disruption se passe sur la maîtrise des services. On remarque que certaines collectivités ont tendance à essayer de récupérer d'une façon ou d'une autre la main sur un certain nombre d'initiatives, de façon à maîtriser le service et à pouvoir exercer leur rôle d'autorité organisatrice. On voit également des collectivités dont l'équilibre budgétaire est aujourd'hui questionné par un certain nombre d'évolutions liées à la ville intelligente. C’est par exemple la baisse des consommations en eau : quand on sait que les services d'eau sont avant tout des charges fixes (réseaux, unités de traitement), si on incite tout le monde à consommer moins, comment continuer à couvrir ces frais fixes ? On trouve un autre exemple dans le développement de nouvelles formes d'économies comme Airbnb avec les taxes de séjour, où les collectivités perdent des recettes fiscales puisque l'économie traditionnelle est remplacée par une économie qu'elles n'arrivent pas encore à taxer ou sur lesquelles elles n'arrivent pas à percevoir de recettes. Enfin, on peut se demander si elles ne vont pas être disruptées en termes de légitimité démocratique. À travers les réseaux sociaux, on voit se créer des communautés d'usagers à l'échelle des quartiers et des villes, et, alors que l'élu tire sa légitimité du fait qu’il  représente le citoyen, le citoyen s'exprime désormais plus directement à travers d'autres voies, ce qui pose parfois une difficulté aux élus. J'ai beaucoup insisté sur les menaces mais il y a aussi toutes les opportunités liées au fait de rendre la ville plus durable, plus efficiente, etc.

Sur la manière dont les collectivités se positionnent vis-à-vis de ce sujet, Monsieur Devillers l’a évoqué tout à l'heure. Elles essayent d'initier, de coordonner, de certifier, je ne vais pas y revenir. Aujourd'hui, nous observons que l'émergence de la smart city a un impact sur la façon dont les collectivités s'organisent en termes de gouvernance. On voit un renforcement très fort des niveaux métropolitains et des niveaux de quartiers. Aujourd'hui, une stratégie smart city est mise en œuvre à l'échelle de la métropole (qui maîtrise l'essentiel des compétences qui font une smart city tant sur le plan technique qu'administratif), et aussi hyper localement au niveau du quartier. On voit aussi que les collectivités ont tendance mettre en place des mécanismes, des lieux et des instances qui permettent de co-construire la ville de façon régulière avec les usagers, et donc d'engager le dialogue de façon beaucoup plus régulière avec les usagers. Là encore, l'élu requestionne un peu la façon dont fonctionne son mandat. Il ne reçoit plus un mandat avec un pouvoir lié autour d'un programme sur la durée du mandat mais il interagit régulièrement dans des cadres qui tendent à se créer avec les administrés. En termes de pilotage stratégique, on assiste à une forme de convergence des différents documents cadres qui font la politique de la ville, tels que les plans de déplacement urbains, les plans locaux d'urbanisme, les plans énergie climat. Quand une collectivité aborde le sujet de la smart city, cela lui permet de remettre en perspective l'ensemble de ces sujets qui étaient déclinés jusqu'à présent dans des logiques sectorielles. On assiste finalement à un renforcement du management stratégique de la ville grâce à l'approche smart city. Puis, avec l'accélération de l'innovation, les logiques de plan tendent à céder le pas à des logiques de processus. On n'arrive plus à produire un plan, cela va tellement vite que ce qui compte, c'est plus les grands objectifs clés puis le processus pour faire vivre. Peut-être que nous n'aurons plus demain de plan de déplacement urbain, mais juste un processus qui sera en permanence actualisé. Sur le plan des organigrammes, on voit aussi une tendance à la simplification des organigrammes en créant des ponts entre les différents secteurs de l'action publique (l'environnement, les transports etc.), sans oublier une valorisation accrue des fonctions TIC au sein des collectivités.

La façon dont les collectivités traduisent la smart city en actes est encore très diverse. Nous avons des logiques de démonstrateur et d'expérimentation, très généralement hyper localisées en termes de territoire couvert. On tend à voir émerger des logiques plus globales avec des schémas directeurs smart city, comme à Toulouse par exemple avec qui nous avons la chance de travailler. On voit toute cette réflexion sur la façon d'utiliser la commande publique, avec très peu de réponse mais des sources d'inspiration notamment dans les formes plus traditionnelles de partenariat public-privé, avec les logiques de dialogue compétitif, d'allocation des risques, de matrice des risques, qui permettent de retrouver en les simplifiant et en transposant les logiques des formes de coordination avec les opérateurs privés qui portent les initiatives.

Quelle maille de gestion pour les projets « smart city » ?

Sur le sujet de la maille, à quelle échelle peut-on penser la ville intelligente ? On pourrait penser la maille en termes géographiques. Pour reprendre les différents objectifs cités tout à l’heure, on voit une tendance à l'élargissement de l'aire géographique. Avec les technologies, les distances ont tendance à se raccourcir et la ville pourrait croître tout comme la vision de la ville intelligente. On constate donc une forme de distorsion de l'espace grâce aux technologies. En même temps, les collectivités tirent leur légitimité de leur implantation territoriale et donc elles veulent certes de l'innovation mais de l'innovation au service du local et donc de l'écosystème local. En termes d'efficience, les collectivités cherchent la subsidiarité territoriale, c’est-à-dire de mettre en œuvre à chaque fois le service public et les services urbains à l'échelle la plus pertinente avant de passer à l'échelle supérieure (tout ce qui peut être géré à l'échelle du quartier doit l'être et ainsi de suite jusqu'à atteindre l'aire de la métropole). On voit clairement que sur les services dits « innovants », les services les plus smart, il y a un besoin de relais locaux – on évoquait le stationnement mutualisé par exemple. Aujourd'hui, il y a un vrai besoin de développer une présence locale pour faire vivre un certain nombre d'initiatives smart, ce qui interpelle les collectivités qui n'ont pas forcément les outils. En matière de ville contributive, l'attente est très forte au niveau des quartiers, puis directement à l'échelle métropolitaine, avec une attente de sociabilité locale à l'échelle du quartier ou du bloc d'immeubles, puis un fort sentiment d'appartenance métropolitaine. Enfin, pour tout ce qui est durable et résilient, l'idée est de penser globalement et d'agir le plus localement possible. On rejoint les idées d'économie circulaire, de réduction des déchets à la source, de bouclage des cycles de l'eau. En termes de gouvernance, c'est l'intercommunalité qui prend le pas aujourd'hui et la question de la ville intelligente est complètement ouverte dans les territoires plus ruraux. Là, je pense qu'il y a un vrai questionnement à avoir. Puis, sur l'angle public-privé, on peut se dire que la smart city est une opportunité pour la puissance publique de rétrécir son champ d'intervention (ce que je dis là est peut-être un peu polémique). Puisque la société civile se saisit d'un certain nombre de sujets sur lesquels elle était moins active par le passé, la collectivité ne peut-elle pas le prendre comme une opportunité pour se recentrer sur un ensemble de fonctions plus « régaliennes » ? Je pose la question.

Concernant la maille sectorielle, la ville intelligente est une ville qui a tendance à briser les différents silos traditionnels d'intervention de la puissance publique en créant des synergies entre les secteurs et entre les services, entre par exemple les services d'eau et les services de déchets. Ce sont aussi des logiques de symbiose telles que l'adossement au sein d'un même modèle économique entre le mobilier urbain et les vélos. Ce sont les interconnexions des réseaux entre les différents secteurs, avec quand même des rigidités importantes liées au fonctionnement des budgets publics.

Enfin, je pense qu'il faut s'intéresser à la maille temporelle, au fait que le rythme de la ville intelligente n'est pas forcément le rythme des instances publiques et des collectivités avec ce choc entre la réactivité et l'obsolescence courte d'un certain nombre d'initiatives liées à la ville intelligente et le fait que les autorités publiques sont censées assurer la continuité des services publics et la pérennité du gouvernement local. À mon avis, un des sujets clés à l'échelle des collectivités qui veulent engager une politique smart de grande ampleur, c'est de mettre en œuvre un « séquencement » intelligent des investissements. Et j’aurais tendance à penser que tous les investissements qui permettent d'améliorer l'efficience des services publics préexistants doivent être engagés en priorité, avant de penser à des choses qui viennent ajouter des services complémentaires. Cela doit permettre de dégager des marges de manœuvre pour financer d'autres types de services et d'approches."