le billet
Publié le 10 octobre 2018
Par Alexander Templeton, Consultant pôle Mobilités

Véhicules autonomes : quel positionnement des collectivités autorités organisatrices de la mobilité ?

La rupture technologique liée à l’arrivée du véhicule autonome bouleversera durablement l’organisation de la mobilité. En France, les collectivités territoriales autorités organisatrices de la mobilité (AOM) mènent des expérimentations sur le sujet. Est-ce une bonne approche ? Le véhicule autonome est-il un atout pour le transport public ou au contraire un « loup dans la bergerie » ?

Partagez sur les réseaux sociaux :
 

 

En France, une expérimentation portée par les AOM dans une visée de transport collectif

Alors qu’aux Etats-Unis, la question du véhicule autonome est saisie par les géants du numérique tels qu’Uber, Google ou encore Amazon, en France elle se concrétise par des expérimentations de navettes autonomes réalisées par les Autorités Organisatrices de la Mobilité. Celles-ci sont certes encore limitées dans le temps et l’espace, mais le lancement au sein de la Métropole Rouen Normandie d’une expérimentation de voitures autonomes à la demande en rabattement vers un arrêt du tramway témoigne du glissement de la simple démonstration technologique vers une réelle intégration au sein d’un réseau de transport.

Si ce sont les AOM qui sont en France les premières à adopter le véhicule autonome, c’est parce que le coût de celui-ci est et sera encore prohibitif pour un usage particulier individuel pour encore plusieurs années. Aux premières étapes de son déploiement commercial, le véhicule autonome est donc parfaitement positionné pour un usage collectif (transport public).

L’expérimentation par les AOM reflète également leur volonté de donner une image de modernité à leur réseau de transport public tout en ne laissant pas le véhicule autonome devenir la chasse gardée des géants du numérique et de l’automobile (ces derniers n’entrant pas forcément en concurrence, à l’image du consortium Uber/Daimler).

La menace du véhicule autonome individuel pour le transport public et la mobilité urbaine

Au-delà des enjeux purement commerciaux, les véhicules autonomes développés par les entreprises américaines comme Google, Amazon et Uber le sont dans une logique de mobilité individuelle. Leurs innovations mettent l’accent sur un temps de transport qui ne serait plus consacré à la conduite mais au loisir ou au travail, tout en restant un véhicule individuel ou partagé sur le modèle du VTC.

Plusieurs études s’accordent à dire que le modèle individualiste du véhicule autonome, s’il bouleversera l’industrie automobile, n’entrainera peu voire pas d’effets bénéfiques sur la mobilité dans son ensemble. L’UITP dans son Policy Brief de Janvier 2017[1] fait état de trois scénarios de développement du véhicule autonome :

  • Une diffusion du véhicule autonome dans une logique purement individuelle : les voitures individuelles d’aujourd’hui seraient simplement remplacées par des véhicules autonomes. C’est le scénario le plus critique du point de vue de l’organisation de la mobilité car le confort potentiel des véhicules autonomes individuels pousserait une partie de la population à abandonner le transport public pour ceux-ci, empirant la congestion urbaine, tout en favorisant l’étalement urbain. L’ancien temps de conduite deviendrait par ailleurs du « temps utile », favorisant encore ce phénomène ;
  • Une diffusion du véhicule autonome dans une logique de véhicules partagés, mais en superposition du transport public. Les voitures autonomes ne seraient plus la propriété de chacun mais partagées, circulant en continu et utilisées par plusieurs voyageurs successifs. Les effets de ce scénario sont positifs du point de vue de l’aménagement urbain : une étude de l’OCDE[2] estime, sur la base d’une ville comme Lisbonne, que les besoins de mobilité actuels remplis par les véhicules individuels pourraient être satisfaits par 9 fois moins de véhicules autonomes. Le gain de place en termes de stationnement (une voiture individuelle passant 90% de sa vie stationnée) s’élèverait à 210 terrains de football, autant de surface pouvant être requalifiée en logements (entrainant une baisse des loyers généralisée). Les effets sont modérément positifs pour la mobilité, notamment dans les grandes agglomérations, car les véhicules autonomes partagés pourraient se substituer in fine au transport public entrainant par exemple moins de bus et plus de voitures partagées (augmentation de la congestion…) ;
  • Une diffusion du véhicule autonome au sein des réseaux de transport public de manière complémentaire à ceux-ci. Les véhicules autonomes sont là encore partagés mais servent de rapatriement vers des systèmes de transport en commun lourds (métros, trams, trains…). Les effets positifs du scénario précédent sont confirmés tout en augmentant grandement l’efficacité du réseau de transport public par une baisse de la congestion automobile et une fréquentation accrue. Les différents modes de transports deviennent alors complémentaires, les véhicules autonomes permettant de desservir à la carte le « premier/dernier kilomètre » jusqu’à la destination finale.

Les enjeux pour le transport public de demain

Les AOM ont tout intérêt à orienter les expérimentations menées en prenant pour base le  troisième scénario. Cela induirait pour elles :

  • des économies importantes sur les coûts de fonctionnement (absence de conducteur et recours à l’énergie électrique),
  • une desserte efficace et efficiente des zones peu denses, ce que ne fait pas le transport à la demande (TAD) d’aujourd’hui, jugé trop couteux par de nombreuses collectivités. 

Dans les plus petits réseaux, le véhicule autonome pourra même devenir la norme. L’étude de l’OCDE estime que dans les villes petites et moyennes, les véhicules autonomes partagés pourront remplacer les bus sans occasionner de congestion nécessitant un transport collectif lourd.

Deux éléments se dressent toutefois en obstacle au développement des véhicules autonomes collectifs complémentaires au transport public :

  • Le cadre juridique entourant les véhicules autonomes est encore flou et mouvant. Si le projet de loi PACTE débattu au Parlement cet automne espère autoriser les expérimentations sans personnel à bord des véhicules, la loi d’orientation des mobilités (LOM) prévue également avant la fin de l’année pourrait modifier le droit applicable à ces véhicules. En l’état actuel des choses, les expérimentations sont limitées, soumises à autorisation par le Ministère des Transports et surtout, tout incident sera de la responsabilité de la collectivité.
  • Le coût de ces expérimentations est porté par des collectivités publiques contraintes sur le plan budgétaire ; à l’inverse des géants du numérique et automobiles, leurs marges de manœuvre sont donc beaucoup plus réduites. D’aucuns pourraient critiquer l’engagement financier des collectivités dans cette course technologique contre des groupes privés multimilliardaires, en préférant attendre que le véhicule autonome soit complètement développé.

En combinant évolutions technologiques ultra-rapides, coûts d’acquisition encore élevé et cadre juridique incertain, l’équation parait difficile pour les collectivités. Ces contraintes ne doivent toutefois pas dissuader leurs expérimentations. Elles constituent notamment un soutien à l’industrie française en la matière, et contribuent par là même à structurer le marché vers des véhicules autonomes collectifs plutôt qu’individuels.

Surtout, sans obligatoirement aller vers l’expérimentation, les AOM doivent prendre les mesures favorisant un développement vertueux du véhicule autonome : voies réservées aux véhicules partagés, péages urbains discriminants, offres de transports complémentaires (MAAS, intermodalité), etc.

Dans une dizaine d’années ou moins, on pourra donc voir émerger des véhicules autonomes sur les réseaux de transport public, une vraie révolution !

 

Sources :

https://www.capital.fr/entreprises-marches/les-transports-publics-semparent-des-vehicules-autonomes-1295037
- https://citiz.coop/news/blog/la-voiture-autonome-avenir-ou-fossoyeur-du-transport-public
- International Transport Forum, Corporate Partnership Board, Urban Mobility System Upgrade : How shared self-driving cars could change city traffic, OECD, 2015
- Isabelle Smets, « Le véhicule autonome est une opportunité pour les transports publics », La Gazette des Communes, 30/01/2017 - http://www.lagazettedescommunes.com/486885/le­vehicule­autonome­est­une­opportunite­pour­les­transports­publics/
- UITP, Policy Brief. Autonomous vehicles : a potential game changer for urban mobility, January 2017
https://www.lemoniteur.fr/article/loi-pacte-vers-une-experimentation-des-vehicules-autonomes-sans-chauffeur-exclu.1977069

 

Partagez sur les réseaux sociaux :
 

 

[1] UITP, Policy Brief. Autonomous vehicles : a potential game changer for urban mobility, January 2017

[2]International Transport Forum, Corporate Partnership Board, Urban Mobility System Upgrade : How shared self-driving cars could change city traffic, OECD, 2015

Blog
Tous les billets