le billet
Par Grégoire Teper, Directeur Pôle Mobilités

Déconfinement et mobilités - Conseils pratiques aux Autorités Organisatrices de la Mobilité - Épisode 3

Aux dernières nouvelles, le déconfinement aura lieu le 11 mai. Le présent document a pour vocation de présenter quelques conseils aussi opérationnels que possible aux Autorités Organisatrices de la Mobilité (AOM) et leurs opérateurs pour se préparer au mieux à cette nouvelle phase de la crise sanitaire.

Mettre à jour les règlements de transport et afficher les règles dans les véhicules / aux stations

Il semblerait pertinent que les règles d’usage des transports, de distanciation physique et les modalités de délivrance / contrôle de titres décidées par les AOM sur la base des prescriptions nationales soient intégrées dans les règlements intérieurs des transports urbains et non urbains (scolaires). 

Cette précaution aurait les visées suivantes : 

  • de bien informer les usagers des conditions de transport pendant la période de déconfinement (via un affichage en station, dans les véhicules, sur le site internet des AOM) avec notamment des précisions sur le fait par exemple d’autoriser les usagers munis de masques uniquement ;
  • d’éviter que la responsabilité des opérateurs et AOM ne soit recherchée dans le cas où des usagers auraient des comportements contraires aux prescriptions figurant dans ces règlements. 

Il apparait en effet assez inconcevable d’imaginer que les AOM et leurs opérateurs déploient du personnel d’exploitation dans tous les véhicules pour contrôler les usager ou que l’Etat mette à disposition la police nationale ou l’armée pour effectuer ces contrôles. L’information des voyageurs et l’appel au civisme constituent à ce titre un point crucial. 

Organiser et mettre en œuvre des mesures de protection 

Parmi les mesures identifiées ou possibles : 

  • Isoler les conducteurs à l’aide d’une bâche transparente ou d’une protection type plexiglas ou via une protection physique à l’avant (ce qui obligerait par exemple à une montée obligatoire des usagers au milieu ou à l’arrière du véhicule) ; 
  • Organiser les flux d’entrées / sorties de voyageurs de manière à limiter les croisements (affectation des accès à l’entrée ou à la sortie par exemple) ;
  • Supprimer la climatisation : sans être des experts épidémiologistes, des chercheurs préconisent d’éviter les ventilations les plus asséchantes pour ne pas diffuser le COVID (Le Monde, article du 28/04/2020, La climatisation accélère-t-elle la circulation du coronavirus ?). Il serait par ailleurs intéressant également de donner la possibilité aux conducteurs de se vêtir de manière plus légère pour éviter de souffrir d’un véhicule non réfrigéré ; 
  • Diffuser des messages de prévention dans les véhicules (notamment en transport urbain) rappelant les gestes barrières ou les mesures du règlement de transport ; 
  • Organiser la vente de titres différemment : organiser la vente de titres par les conducteurs n’apparait probablement pas la solution la plus adaptée. Il serait plus pertinent d’utiliser des solutions dématérialisées (type m-ticket) ou à défaut les points de vente physiques (bornes automatiques, dépositaires, agences commerciales…) ;
  • Assurer un nettoyage fréquent des véhicules en début, milieu et fin de service par exemple. Un nettoyage toutes les heures se heurte rapidement au principe de réalité et nécessiterait soit d’embarquer le personnel de nettoyage à bord, soit de prévoir des sortes d’arrêt de régulation pour nettoyage avec des équipes de nettoyage dans les principaux nœuds de transport avec des moyens de nettoyage repensés ;
  • Assurer un marquage au sol dans les transports et condamner 1 siège sur 2 : sur le marquage, un dispositif simple serait probablement suffisant (une marque  de peinture en bombe sur le sol par exemple). Concernant les sièges, il pourrait être envisagé de marquer les sièges condamnés par une bande de scotch en diagonale par exemple ; 
  • Installer du gel hydro-alcoolique dans les véhicules sur les véhicules destinés aux lignes les plus fréquentées en priorité et dans les autres véhicules ensuite. Un panneau pourrait être installé à côté du flacon de gel de manière à préciser que le gel est destiné d’abord aux usagers ne disposant pas de leur propre moyen de désinfection des mains ;
  • Condamner l’usage des boutons d’arrêt des véhicules et d’ouverture des portes pour éviter de constituer une zone de contact multiple et envisager une desserte de tous les arrêts avec ouverture systématiques des portes par le conducteur ;
  • Inciter à l’étalement des horaires notamment en période de pointe, permettrait de lisser les charges, de mieux respecter les consignes et de mobiliser moins de moyens. Des contacts pourraient ainsi être pris avec les principaux employeurs publics ou privés.

Ne pas sur-dimensionner l’offre au regard des besoins réels et des nouvelles contraintes de protection

Comme évoqué dans de nombreuses contributions d’experts, l’offre de transport en commun sera durablement affectée par la crise sanitaire et les facteurs de démobilité / de baisse de la fréquentation seront nombreux : 

  • Le télétravail. Selon une enquête du forum vie mobiles (https://fr.forumviesmobiles.org/), 33 % des actifs télétravaillent contre 7 % avant la crise. Murielle Pénicaud, Ministre du travail,  estime que ce phénomène devrait se poursuivre jusqu’à la mi-juin au moins, ce que les organisations syndicales s’accordent à dire également ; 
  • La réouverture tardive des universités et prochaine des écoles : selon les dernières mesures gouvernementales, les étudiants retourneront dans les écoles et universités en septembre et les écoliers y retourneront au compte-goutte pendant une petite période au cours des mois de mai et juin avant de prendre leurs « grandes vacances d’été » ; 
  • Le confinement des seniors et personnes fragiles qui resteront probablement isolées encore un long moment ;
  • Le facteur psychologique pour tous les autres usagers, qui n’est pas un facteur à négliger dans la crise actuelle. Ce facteur puissant pourrait induire un report modal massif vers la voiture individuelle et les modes actifs (marche, vélos). 

Dans ce contexte, il semble important de ne pas imaginer que le 11 mai induira un retour massif et immédiat vers les transports publics et s’assurer de ne pas déployer 70 % voire 100 % de l’offre de transport pour une fréquentation aussi faible qu’actuellement (intégration d’une grande progressivité en tenant compte également de la réduction des capacités d’emport résultant des mesures de protection des usagers).

Il convient cependant de proposer une offre bien dimensionnée en heures de pointe notamment pour permettre aux personnes « des premières lignes » de continuer à exercer leur activité dans de bonnes conditions.

Compte-tenu de la très forte baisse des ressources des AOM (Versement Mobilités et recettes tarifaires), il serait en effet ennuyeux de supporter le coût d’une offre de transport significativement plus importante que le besoin réel. Si l’offre est insuffisante, il sera toujours temps de l’ajuster à J+2 ou J+5. Il faut également être vigilant et intégrer une offre socle suffisamment déployée pour rassurer les usagers et participer à la dynamique de reprise.

Enfin, il est également important que le matériel roulant mobilisé pour assurer l’offre ne soit pas surdimensionné par rapport aux besoins d’une ligne ou d’une plage horaire (ex : mobiliser un bus articulé sur une heure creuse peut apparaitre surdimensionné et coûteux actuellement). 

Il serait probablement intéressant de fonctionner en plusieurs temps. A titre d’exemple : 

  1. Maintenir au 11 mai une offre de transport au niveau du déconfinement avec des annonces concernant la progressivité qui sera mise en œuvre, en lien avec la mise en place dans des conditions optimales des mesures de protection et de mise à jour des règlements intérieurs ; 
  2. Renforcer la fréquence des lignes, notamment les lignes principales ;
  3. Augmenter les amplitudes ;
  4. Revenir à la normale ( ?).

Restructurer le réseau et adapter les services

Les AOM peuvent tout à fait envisager une forte restructuration de l’offre et la très forte diminution voire l’arrêt des dessertes concernant les principaux générateurs de déplacement aujourd’hui fermés : universités, théâtres, stades, plages, etc. 

Dans le même temps, un raisonnement inverse (en tenant compte des éléments du  point 3.) pourrait être adopté sur la mise en place de mesures d’accompagnement aux modes actifs (marche et vélo) et partagés (covoiturage) sur les principaux générateurs de déplacement : zones d’activité, pôles administratifs et techniques, centres hospitaliers, etc. 

La mise en place de pistes cyclables temporaires constitue une approche. On peut également en imaginer d’autres : incitation à une massification du covoiturage entre collègues, mise à disposition gratuite de vélos (prêts longue durée), augmentation significative des espaces de stationnement des vélos, …

L’objectif est bien entendu de lutter le plus efficacement contre un retour massif de l’autosolisme et des phénomènes de congestion qui l’accompagnent. Sur ce point, une mesure de repli pourrait être de libérer une partie des espaces de voirie en ouvrant les voies de bus à tous. 

Dans tous les cas de figure, l’information voyageur devra être particulièrement soignée quels que soient les aménagements de services envisagés pour éviter de « perdre les usagers ». 

Innover et réinventer les mobilités

Cette crise sanitaire est l’occasion de repenser intégralement l’ensemble du système des mobilités à l’échelle nationale mais surtout aux échelles locales (notamment du fait des baisses de ressources et des changements de comportements des usagers). 

Le « système des mobilités » n’est plus concentré spécifiquement sur les transports en commun mais intègre désormais de manière beaucoup plus importante l’espace dédié à la marche (trottoirs mais pas uniquement), les « autoroutes à vélos » (temporaires ou non), la logistique urbaine, les politiques de stationnement, la motorisation des véhicules des particuliers, etc. 

Il pourrait être intéressant que les futures politiques de mobilités intègrent par exemple les objectifs et ratios suivants : 

  • Praticité des trottoirs : on ne dénombre plus le nombre de piétons coincés par une poubelle ou un vélo attaché en raison d’un manque évident de civisme mais également d’une largeur de trottoir insuffisante. Qui oserait dire qu’un trottoir doit accueillir au minimum une poussette et un fauteuil roulant côte à côte ?   
  • Ratios vélos : on pourrait imaginer créer des ratios nouveaux comme par exemple :
    • les kilomètres de pistes cyclables par habitants en intégrant par ailleurs une dimension de qualité en termes de largeur de pistes et de sécurité vis-à-vis des automobilistes (et des transports en commun) ;
    • le nombre estimé de places de stationnement publiques et privées destinées aux automobilistes par rapport au nombre de places cyclistes (en ce compris celles des entreprises) ;
    • le nombre de Forfaits « Mobilités Durables » mis en place par les entreprises à l’échelle d’un ressort territorial d’une Autorité Organisatrice, etc. 
  • Calculs d’itinéraires différenciés par zones : dans le cadre des applications de calcul d’itinéraires couramment utilisées par tous, il pourrait être particulièrement intéressant de donner la priorité aux modes actifs (marche, vélo) dans certaines zones et notamment les zones à faibles émissions (ZFE) et les centres villes…

Nous terminerons ce billet par une citation de Francis Bacon qui disait : « Celui qui n'appliquera pas de nouveaux remèdes doit s'attendre à de nouveaux maux ; car le temps est le plus grand des innovateurs. »

 

Retrouvez les précédents billets de blog de notre série dédiée au COVID-19 :

  • Épisode 1 - Crise sanitaire et contrats de la commande publique : assurer la continuité dans la passation et l'exécution des contrats de la commande publique
  • Épisode 2 - Coronavirus et contrats publics : anticiper les conséquences à long terme de la crise sur les équipements et services publics

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Rédacteur : Grégoire Teper – Directeur du pôle Mobilités Espelia – gregoire.teper@espelia.fr

Contributeur(s) : Loïc Mahevas – Président et Directeur Général d’Espelia / Guillaume Beitz – Directeur adjoint du pôle mobilités d’Espelia / Marc Courtin – Consultant senior du pôle mobilités d’Espelia / Patrice Perrogon – Directeur Général de Tecurbis

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Quelques documentations complémentaires  

  • Protocole national de déconfinement, 5 mai 2020 : ici
  • GART, Etude d’analyse des impacts pour les AOM et leurs opérateurs de transport, 25 avril  2020 : ici
  • Contribution de France Urbaine et du Gart à la préparation du déconfinement, 24 avril 2020 : ici
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