le billet
Publié le 02 juillet 2021
Rédigé par Louis DONNET, sous la direction de Nicolas CRINQUANT et Hélène DELHAY, et avec la participation de Séverine CHARRIERE, Lise DURAND et Léo DONSE

Espaces urbanisés, réseaux et résilience : interdépendances individuelles et collectives

Les territoires, comme espaces accueillant de l’habitat, de l’activité économique, des équipements et des espaces ouverts, s'apparentent à un ensemble formé de figures géométriques, de lignes ou d’éléments qui communiquent ou s’entrecroisent, créant une myriade de réseaux. Certains de ces réseaux ont une réalité physique (réseau de gaz, réseau routier…) quand d’autres ont une réalité économique et sociale (réseau d’approvisionnement alimentaire).  Être habitant de ces espaces urbanisés pose la question de la relation à ces réseaux. Et vraisemblablement, habiter un territoire signifie bien emprunter une route, un trottoir, une ligne de bus de ce territoire, ou encore s’approvisionner en eau, électricité, gaz. Réseaux, espaces urbanisés et vie quotidienne sont ainsi des dimensions interdépendantes.

Complexité et fragilité des systèmes actuels

Au gré de l’urbanisation, les réseaux sont devenus des axes de développement et de connexion de plus en plus complexes et imbriqués les uns avec les autres. Quand on observe attentivement ce qu’il se passe au-dessus et en-dessous d’un espace public, on peut effectivement se rendre compte de la complexité des réseaux urbains[1]. D’une part, un certain nombre de flux peuvent se superposer ou se juxtaposer dans la rue : piétons, vélos, mais aussi trottinettes, livraisons, places de stationnement et maintenant terrasses de restaurants qui s’étalent. D’autre part, les travaux de voirie révèlent tout un univers de réseaux « en deçà » du bitume de la rue : égouts, réseaux de distribution d’électricité, de gaz, de téléphonie et désormais la fibre optique. De plus, selon leur nature, les réseaux se croisent et s’éloignent sur des territoires rassemblant plusieurs villes, plusieurs pays voire plusieurs continents. Mais où s'arrête le réseau de gaz ou le réseau d'approvisionnement en vêtements ? La vastitude et la complexité des réseaux est parfois telle qu’on finit par souvent ignorer l’origine de ce que nous consommons !

Dessin, section verticale d’un espace urbanisé, La rue future, Eugène Hénard, 1911

 

Le fonctionnement des espaces urbanisés repose sur la bonne marche des réseaux et la défaillance d’un seul maillon du réseau peut entraîner des dysfonctionnements en cascade, parfois de manière inattendue. Par exemple, en septembre 2003, 57 millions d’Italiens se sont retrouvés sans électricité à la suite d’une panne généralisée du réseau électrique. La difficulté pour l’opérateur a été de remettre le système en route à cause de la défaillance du réseau de télécommunication connecté au réseau électrique2. Ou encore, la ruée vers les rayons de rouleaux de papier hygiénique, dans les supermarchés, par peur d’une rupture de stock causée par des problèmes d’approvisionnement de la pâte à papier. L’origine de ce chaos est en fait liée au transport de marchandises et à la pénurie de conteneurs et de cargos. De ce fait, l’interdépendance des infrastructures peut impliquer que le dysfonctionnement de l’une empêche ou limite la fourniture de l’autre3.

Schéma, M. Toubin, R. Laganier, Y. Diab, and D. Serre, Improving the Conditions for Urban Resilience through Collaborative Learning of Parisian Urban Services, 2014

 

Aussi, en France, la complexité des réseaux vient du fait qu’ils doivent épouser des territoires très variés : métropolitains, périurbains, ruraux, hyper-ruraux ; avec des caractéristiques géographiques aussi multiples : littorales, plaines, vallonnées, montagneuses, etc. Pour ainsi dire, les collectivités territoriales n’ont pas forcément les mêmes moyens pour se saisir du sujet selon leur localisation. En effet, si une rationalisation de l’aménagement du territoire conduit au transfert de compétences, cela a du sens pour des espaces urbanisés denses et radioconcentriques (territoires métropolitains), mais ce n’est pas toujours adapté à des collectivités situées dans des territoires à l’urbanisation plus diffuse (territoires ruraux ou territoires de montagne). Le dimensionnement des réseaux et des infrastructures sera différent selon les composantes territoriales (densité de population, distance entre les centres urbains, topographie, milieux naturels à protéger etc.).

En outre, dans l’optique d’optimisation des ressources et de sobriété/soutenabilité, la réduction des consommations - et donc la baisse de la demande - bouleverse la logique fondamentale des réseaux, qui est basée sur une croissance constante des besoins. En effet, cette logique de croissance à tout prix a été permise grâce à une absence de limite de consommation. Les questions sur l’efficience du système existant, qu’il s’agisse d’un réseau d’eau, de chauffage ou de gaz ont été écartées pendant plusieurs décennies au profit du modèle de la croissance continue. On assiste pourtant, aujourd’hui, à une inversion des rapports entre l’offre et la demande. Et vraisemblablement, avec des appareils électroménagers plus économes en énergies, ou avec des compteurs permettant de surveiller sa consommation, il existe des signes qu’un nouveau régime de demande est en marche.

Faut-il donc développer des circuits courts ou plus autonomes et doivent-ils supplanter le système actuel ? ou plutôt quelles complémentarités faut-il adopter ?

Vers un système hyper-local ?

De plus en plus d’usagers et de consommateurs ont un sentiment de défiance vis-à-vis des grands réseaux complexes et opaques et aspirent à des systèmes plus simples, où le lien entre les unités de production et les lieux de consommation est mieux compris et où le réseau dans son ensemble est plus transparent. Faudrait-il revenir à un fonctionnement plus simple, local et circulaire ? En effet, la crise des grands réseaux et les nouvelles attentes des usagers peuvent aboutir à des modes alternatifs qui confortent la logique de réseau mais en modifiant certains aspects de son fonctionnement, comme des processus de production moins linéaires et plus cycliques, à travers des solutions décentralisées et de petits réseaux4. Ce qui permettrait d’éviter le grand réseau et son manque de modularité5 en le développant à une échelle plus micro, qui répondrait mieux aux attentes des usagers6.

La recherche d'autonomie, c’est-à-dire la capacité d’un individu à assurer ses besoins essentiels sans apport extérieur, s’observe tant dans le domaine de l’alimentation, de l’énergie ou encore de l’eau. L'autonomie signifie cultiver ou produire directement depuis son jardin ou depuis le toit de sa maison, de quoi nourrir quotidiennement en fruits et légumes ou subvenir au moins aux besoins journaliers d’un foyer en eau chaude sanitaire. Toutefois, les conditions pour arriver à cette autonomie sont nombreuses et

  • pas toujours atteignables comme la possession d’un jardin assez grand (ou même d’un jardin tout court), ou d’un sol suffisamment fertile, lui-même sensible aux variations de température ; ou encore dans le cas de l’énergie solaire, se situer dans une région suffisamment ensoleillée durant toute l’année.
  • pas toujours fiables de façon permanente : Comment me nourrir si j’ai perdu ma récolte ? Comment m’éclairer si les panneaux solaires sur mon toit ont été endommagés ?
  • et pas forcément souhaitables : l’autoproduction met en tension les liens de solidarité et renforce les inégalités entre ceux qui pourraient autoproduire (jardins suffisamment grands, moyens d’investir dans des panneaux solaires…) et ceux qui ne le pourraient pas et pourraient de facto entrer dans une forme de dépendance vis-à-vis des premiers.

Ainsi, la maîtrise à l’échelle locale du réseau passe aussi par le citoyen-consommateur voire producteur et de façon décentralisée7. Mais est-ce raisonnable d’imaginer une ville ou un territoire dont la production est uniquement locale, en circuit clos et reposant sur l’initiative individuelle du citoyen ?

Photographie, ABC Grenoble, un démonstrateur de l’autonomie énergétique (source de l’image: Batiactu), 2020

 

Résilience du système urbanisé

Des échelles d’interdépendance

Si l’autonomie ou l’hyper localité permet d’adapter plus directement sa consommation à ses besoins, la sensibilité aux aléas de ces petits réseaux est importante du fait du manque de redondance8 (qui vise à réduire l’impact des perturbations en permettant de basculer rapidement vers une solution de secours), et du manque d’interconnexion9 (qui permet de sécuriser le réseau en diversifiant la ressource). Il serait donc primordial d’avoir accès à des alternatives en cas de crise ou de catastrophe, ce qui n’est pas toujours le cas pour des systèmes totalement autonomes.

La résilience d’un système passe certainement par un changement de paradigme,  s’inspirant d’une part de l’autonomie énergétique ou alimentaire recherchant la multiplication des points de production et la relocalisation en particulier des outils logistiques et de transformation, mais assurant d’autre part, à l’instar du modèle de l’eau potable en France, la redondance des moyens de production et d’approvisionnement ainsi que l’interconnexion entre les circuits et la solidarité entre les acteurs.

La résilience alimentaire10 signifierait alors une diversification des variétés cultivées (permaculture, rotation des cultures…) mais aussi une diversification des productions locales y compris en rendant productifs des espaces urbanisés contraints (fermes urbaines, potagers sur les toits des immeubles, serres verticales). Une logique de préservation des terres agricoles en luttant contre la disparition des sols périurbains fertiles est à prendre en compte dans les outils de transformation et les documents de planification territoriale et d’urbanisme local (SRADDET, SCOT, PLUi). Il s’agit également de raccourcir les distances de transport en relocalisant les points de stockages. A l’échelle de l’approvisionnement, il convient de simplifier la logistique, de relocaliser les outils de transformation et de rapprocher in fine producteurs et consommateurs en promouvant des filières de distribution locales et les commerces de proximité. Evidemment, les changement de comportements et d’habitudes de consommation (moins de viande par exemple) joueront un rôle de catalyseur de la transition alimentaire , ils doivent permettre aux exploitations agricoles de s’inscrire dans une économie locale et circulaire avec la valorisation des déchets organiques (compostage, méthanisation des déchets issus des restaurations scolaires et commerciales par exemple).

Transformation d’une gare désaffectée en ferme urbaine, La Recyclerie, Porte de Clignancourt, Paris (source de l’image: Paris Match)

 

La résilience inclut ainsi un emboîtement d’échelles d’espace de territoires11 et l’implication de multiples acteurs (collectivités, exploitations agricoles, industries agroalimentaires, commerces de proximité, consommateurs). Penser la résilience d’un système revient à considérer les conditions de production en amont, les flux et la sécurisation de l’approvisionnement, ainsi que les conditions de consommation en aval. En résumé, prendre en compte les différentes échelles de conception et de gestion des réseaux. Mais la résilience comme réponse effective aux catastrophes pose aussi la question d’une approche fonctionnelle et pas seulement multi-scalaire des espaces urbanisés et des réseaux.

Des imbrications d’usages

Outre le rôle des collectivités territoriales qui est de veiller au bien-être de leurs populations, leur objectif ne se limiterait pas seulement à affronter les événements majeurs, mais il s’agirait aussi d’avoir la capacité de renouveler en permanence son approche de la gestion des crises récurrentes12 qui sont de plus en plus intenses, d’absorber certains chocs et encore de s’adapter face à des évolutions structurelles ou conjoncturelles.

L’architecture, l’urbanisme ou l’ensemble des espaces bâtis jouent un rôle important dans la capacité des villes et des territoires à anticiper, réagir, tenir face aux conséquences à la suite suite de situations imprévues.

L’adaptation de l’usage des bâtiments grâce à la modularité des espaces peut permettre aussi de répondre promptement à certaines situations de crises. Combien de gymnases ont été transformés en solution d’hébergement pour des personnes ou familles victimes de catastrophes ? Combien de stades ont-ils été réquisitionnés pour servir de « vaccinodromes » pendant la crise du covid-19  ? Ainsi, l’exploitation et la manière d’utiliser les espaces répond à des nécessités quotidiennes et de court terme, mais l’enjeu de concevoir des bâtiments ou des quartiers adaptables à des évolutions plus lentes, comme climatiques ou sociétales, constitue certainement aussi un axe de travail majeur pour ceux qui dessinent et fabriquent le territoire et ses lieux de vie. Les prescriptions architecturales, les études de faisabilité, les esquisses, les plans d’aménagement urbain ou intérieur doivent intégrer cette notion d’imbrication des usages.

Dans le cadre de la réhabilitation d’une friche industrielle, par exemple, le projet d’aménagement de la ZAC Interives à Fleury-les-Aubrais prévoit l’implantation d’une agriculture urbaine en toiture des bâtiments. Outre sa fonction agricole, cette « cinquième façade » végétalisée aura aussi pour rôle de rafraîchir les bâtiments et de préparer les espaces urbanisés au changement climatique à l’œuvre. Aussi, face à la montée des eaux, les Pays-Bas qui sont contraints de construire sur l’eau, développent des solutions innovantes avec des habitations voire des quartiers entièrement flottants. Enfin, certains espaces publics (parcs, jardins, terrains de sport) sont conçus avec une double fonctionnalité: accueillir les promeneurs et recueillir les eaux issues des crues ou inondations en les absorbant dans le but de protéger les autres espaces publics et immeubles. Les parcs inondables montrent bien que les espaces publics peuvent également remplir différents usages temporaires et complémentaires entre eux.

Maisons flottantes dans le quartier Ijburg, à Amsterdam, aux Pays-Bas

 

Créer des structures adaptables ou hybrides exige que les maîtres d’ouvrage (publics mais aussi privés) ou assistants à maîtrise d’ouvrage rédigent des cahiers des charges incitant à anticiper les évolutions dans le temps et non à créer des objets rigides et monofonctionnels, et, si la résilience des réseaux et des territoires est bien liée à la capacité intrinsèque du système urbanisé, elle est aussi liée à la capacité des organisations territoriales à s’adapter face aux changements prévus ou non, à réagir face à des situations d’urgence et à anticiper des évolutions qu’elles soient instantanées ou progressives.

Conclusion

Accompagner les territoires dans une stratégie de résilience territoriale reviendrait à procéder par étapes. En effet, avant de dresser tout un plan d’actions, il conviendrait de dresser un diagnostic territorial sous forme de stress-tests thématiques permettant d’évaluer le niveau d’adaptabilité, de redondance, d’interconnexion ou encore de réversibilité des systèmes étudiés. Étudier de tels indicateurs devrait contribuer à évaluer les risques13 susceptibles d’affecter l’intégrité de l’environnement naturel et anthropologique des territoires14, ce qui implique d’inclure dans l’addition deux termes primordiaux. C'est-à-dire, d’une part, l’évaluation des aléas15 à travers la situation géographique16 d’autre part, évaluer les vulnérabilités17 à travers les contextes socio-économiques, culturels et environnementaux. Ainsi, une lecture sensible des territoires permet d’en brosser un portrait avant d’en évaluer la résilience à travers des stress-tests thématiques ou encore des outils de diagnostic.

Outre les espaces et les réseaux, comme lieux d’interconnexion au sein des territoires, nous verrons que l’économie dont le changement de paradigme semble nécessaire face à l’urgence climatique et la prise de conscience écologique est également un thème majeur de la résilience territoriale...

Bibliographie

  • Sciences Eaux et Territoires n°20, Risque, vulnérabilité, résilience: quels apports pour la gestion patrimoniale des ouvrages de protection et des réseaux urbains ?, 2016
  • Développement durable et territoires, La résurgence/convergence du triptyque « catastrophe-résilience-adaptation » pour (re)penser la « fabrique urbaine » face aux risques climatiques, 2020
  • Millénaire 3, Interview d’Isabelle Baraud-Serfaty   « L’espace public est potentiellement l’espace le plus résilient dans la ville », 2020
  • Daniel Florentin, Vers la ville sobre des réseaux? L’urbanisme des réseaux face aux transitions, 2019
  • Vertigo, Réseaux de distribution de l’énergie et sobriété énergétique, 2017
  • Daniel Florentin, La ville du post-tuyau, 2015
  • Daniel Florentin, La bifurcation infrastructurelle.. Comment compléter les théories urbaines sur les réseaux techniques urbains ?, 2018
  • Damien Serre, Les réseaux techniques urbains : des infrastructures essentielles pour la mise en place de stratégies de résilience, 2015
  • M. Toubin, R. Laganier, Y. Diab, and D. Serre, Improving the Conditions for Urban Resilience through Collaborative Learning of Parisian Urban Services, 2014
  • Les Greniers de l’Abondance, Vers la résilience alimentaire, faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires, 2020


[1]Damien Serre, Les réseaux techniques urbains : des infrastructures essentielles pour la mise en place de stratégies de résilience, 2015

2  Damien Serre, Les réseaux techniques urbains : des infrastructures essentielles pour la mise en place de stratégies de résilience, 2015

3Sciences Eaux et Territoires n°20, Risque, vulnérabilité, résilience: quels apports pour la gestion patrimoniale des ouvrages de protection et des réseaux urbains ?, 2016

4Daniel Florentin, La bifurcation infrastructurelle.. Comment compléter les théories urbaines sur les réseaux techniques urbains ?, 2018

5Capacité de transformation d’un élément (étendu, raccourci, élargi, réduit)

6Daniel Florentin, Vers la ville sobre des réseaux? L’urbanisme des réseaux face aux transitions, 2019       

7Vertigo, Réseaux de distribution de l’énergie et sobriété énergétique, 2017

8Duplication d’éléments ou de portions d’un réseau pour en augmenter la fiabilité

9Action de connecter, d’établir une connexion entre deux ou plusieurs réseaux

10Les Greniers de l’Abondance, Vers la résilience alimentaire, faire face aux menaces globales à l’échelle des territoires, 2020

11Développement durable et territoires, La résurgence//convergence du triptyque « catastrophe-résilience-adaptation » pour (re)penser la « fabrique urbaine » face aux risques climatiques, 2020

12Idem

13Le risque est le croisement entre les aléas précédemment définis et la gravité des conséquences. Ainsi, l’évaluation du risque est liée à celle des conséquences sur l’environnement naturel et humain (consommateurs d’eau, usagers de la route, population située en aval d’un barrage...).

14Sciences Eaux et Territoires n°20, Risque, vulnérabilité, résilience: quels apports pour la gestion patrimoniale des ouvrages de protection et des réseaux urbains ?, 2016

15Probabilité de dépassement d’un seuil d'intensité relative à la manifestation d’un phénomène naturel ou probabilité de défaillance technique.

16Territoire métropolitain, périurbain, rural, hyper-rural, littoral, montagne etc.

17La vulnérabilité correspond à un taux d’endommagement potentiel d’un système pour un événement de niveau d’intensité donné.

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