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Par Léo Donse, Consultant Pôle Numérique, Organisation et Ressources Humaines

Sobriété numérique des collectivités territoriales : les clés pour passer de l’incantation à l’action - Épisode 2

La fabrication et l’utilisation des équipements numériques des utilisateurs émettent 4 fois plus de Gaz à Effet de Serre que les data centers. 

Le numérique mondial rejette aujourd’hui deux fois plus de gaz à effet de serre (GES) que l’ensemble des émissions annuelles des français. Cette contribution au réchauffement climatique résulte de l’addition des émissions liées à la fabrication et à l’utilisation des équipements des utilisateurs, des réseaux et des centres de données (pour plus d’info, voir le billet de blog épisode 1).

Pour identifier les actions prioritaires à mener afin de minimiser l’empreinte environnementale du numérique, une identification des principales sources et types d’impacts est incontournable. 

La seule fabrication des équipements des utilisateurs finaux représente 40% des gaz à effet de serre du numérique mondial.

Au niveau mondial, les phases de fabrication et d’utilisation du numérique contribuent presque à parts égales au réchauffement climatique, soit respectivement 44% et 56% de l’impact global en GES. Cependant, selon les lieux de fabrication et d’utilisation des équipements, ce rapport peut évoluer. Ainsi, l’achat d’équipements fabriqués dans des pays au mix-énergétique fortement carboné et leur utilisation dans un pays à l’électricité majoritairement décarbonnée alourdit la phase de fabrication dans le calcul global des impacts en matière de réchauffement climatique. En France, la part liée à l’utilisation du numérique dans les émissions de GES est ainsi plus faible en raison d’une électricité produite à 78% par l’énergie nucléaire faiblement émettrice de GES (0,1 kg CO2eq / kWh él.).

A l’échelle mondiale, la fabrication et l’utilisation des équipements des utilisateurs finaux (ordinateurs, écrans, tablettes, smartphones, télévisions,..) représentent 66% des émissions totales des GES du numérique (dont 40% liés à la fabrication et 26% à l’utilisation) contre 15% pour les centres de données. 

 

[1]

Lorsque l’on s’intéresse aux autres indicateurs environnementaux tels que l’épuisement des ressources abiotiques ou la consommation d’eau douce (voir billet épisode 1), la fabrication des équipements des utilisateurs représente 75% de l’impact global du numérique.

La phase de fabrication des équipements individuels concentre donc l’essentiel des impacts environnementaux (sans oublier les problématiques géopolitiques d’approvisionnement des minerais et celles relatives au respect des droits de l’Homme) conférant aux actions de sobriété numérique engagées sur cette phase un effet de levier important. Les collectivités locales ont un rôle essentiel à jouer à l’échelle de leur territoire pour maximiser la durée de vie des équipements (idéalement éco-labellisés) de leur parc mais surtout de celui des usagers du territoire. Les pistes d’action sont nombreuses : opérations de sensibilisation, organisation des ressourceries et tiers lieux (Do it Yourself/DIT/fablab), lutte contre l’obsolescence de leurs services numériques, promotion de la mutualisation et de l’économie de la fonctionnalité, commande publique responsable et réemploi, promotion d’une articulation high tech/ low tech, ouverture des APIs des objets connectés, etc.

L’équipement numérique le plus vert est celui qu’on ne fabrique pas.

L’arrivée prochaine de la 5G, l’occasion rêvée d’engager une démarche de sobriété numérique?

L’ouverture commerciale des services de la 5G prévue en France pour cette année promet de développer de nouveaux usages dans les domaines non exhaustifs de la mobilité connectée, de la réalité virtuelle, de la télémédecine, de l’industrie 4.0, des jeux vidéo en ligne et des vidéos Ultra Haute Définition. Corollaire du déploiement de ce nouveau réseau, l’augmentation des objets connectés va encore s’accélérer en passant de 19 milliards à date à 48 milliards en 2025[1]. Ces deux phénomènes, associés à l’augmentation de la diagonale des écrans vont participer à alourdir le passif environnemental du numérique en annulant partiellement les progrès réalisés en matière d’efficience énergétique des équipements numériques.

Alors que la majeure partie de l’impact environnemental du numérique réside dans la phase de fabrication des équipements (principalement les terminaux utilisateurs tels que les smartphone, les écrans, les tablettes, les ordinateurs portables, les télévisions, etc..,) le passage à la 5G implique l’achat de nouveaux smartphones compatibles avec ce réseau nouvelle génération. De plus, le développement du cloud computing (Software As A Service) et des nouveaux services permis par la 5G (jeux vidéo en ligne, etc.) pourraient alourdir le poids environnemental de la phase d’utilisation en démultipliant et généralisant le transport de données. En effet, le transport d’une donnée demande deux fois plus d’énergie que son stockage pendant un an. Si la souplesse permise par le cloud computing permet de maximiser l’utilisation de certains équipements (en particulier des serveurs), les modèles économiques d’abonnement et l’effet de dissimulation de la taille de l’infrastructure sous-jacente facilitent le surdimensionnement des besoins et peuvent donc rapidement engendrer des effets rebond. 

La montée en compétence des collectivités territoriales sur le sujet de la sobriété numérique est ici centrale pour au moins deux raisons : placer les usages des nouveaux services de la 5G dans un cadre de réflexion globale et compenser leurs impacts à venir en minimisant ceux déjà existants.

Si la 5G permettra des usages et services qui contribueront à la lutte contre le réchauffement climatique et participeront à l’amélioration du bien-être collectif, la mise en œuvre d’actions de sensibilisation à l’égard des modalités d’usage est une étape indispensable : l’absence d’une bonne compréhension des enjeux et des leviers d’actions peut rendre les efforts inefficaces et, in fine, avoir un effet démobilisateur : Certains usages peuvent annuler tout autre effort conduit pour réduire l’impact environnemental tant le volume de données manipulées est important. Réduire l’envoi de (gros) mails d’une taille de 100 Ko n’a donc que peu de sens si l’on regarde en parallèle des vidéos en HD, puisque l’ordre de grandeur des données mobilisées est du million de fois supérieur !

La connaissance des impacts selon les cas d’usages contribue donc à minorer l’empreinte écologique par la généralisation d’usages numériques responsables. Ainsi, l’impact environnemental du visionnage d’une vidéo en streaming dépend des formats de définition de la vidéo (480p, HD, full HD, 4K, etc.), de la taille de l’écran support, de la modalité de connexion (4G ou wifi), du visionnage en mobilité ou non, etc[2]. De même, l’impact environnemental peut dépendre de l’heure à laquelle la vidéo est regardée[3].

Fortes de connaissances solides et d’outils adaptés, les collectivités pourront questionner les besoins en matière d’usages numériques et analyser leurs projets à la lumière du rapport entre la création de valeur attendue (utilité sociale) et le coût environnemental. Cette réflexion s’inscrit et enrichit les questionnements proposés dans les principes de l’évaluation socio-économique de l’étude « Smart city : gadget ou création de valeur collective ? »[4] . Cette étude soulignait l’importance de mesurer les externalités positives d’un projet « intelligent » pour pouvoir arbitrer face à un projet à l’objectif identique mais sans la couche « smart ». Nous proposons ici de compléter ce questionnement en posant la problématique en ces termes : les externalités positives produites par mon projet numérique sont-elles suffisantes pour compenser son impact environnemental ?  Est-ce que les conditions d’un déploiement responsable à l’égard de l’environnement  sont respectées ?  Comment minimiser l’impact environnemental de mon projet numérique pour améliorer davantage son bilan externalités positives/ négatives?

S’il est encore difficile de mesurer précisément la création globale de valeur socio-économique d’un projet numérique, l’estimation de son impact environnemental est aujourd’hui possible.

 

Vous souhaitez aller plus loin et détenir les principales clés pour décrypter les enjeux de la sobriété numériques ? Espelia, en partenariat avec Frédéric BORDAGE, fondateur du collectif GreenIT.fr, a élaboré un questionnaire en ligne d'autodiagnostic de maturité et d'impact autour d'une quinzaine de questions. En 5 minutes vous pourrez vous informer et monter en compétence tout en réalisant une première évaluation de l'empreinte environnementale de votre parc d'équipements. 

https://greenit.espelia.fr

 

Retrouvez les autres billets de la série "Sobriété numérique des collectivités territoriales : les clés pour passer de l’incantation à l’action" :


[3] Lors des pics de consommation électrique, la part du charbon dans la production électrique française augmente. Le même kwh contiendra davantage de GES que lors des heures creuses.


 

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