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Publié le 12 décembre 2019
Par Léo Donse, Consultant Pôle Numérique, Organisation et Ressources Humaines

Sobriété numérique et collectivités territoriales : les clés pour passer de l’incantation à l’action - Épisode 1

Pourquoi la consommation électrique du numérique n’est pas un indicateur environnemental pertinent ?

Le numérique mondial représente aujourd’hui 5.5% de la consommation électrique mondiale. Si ce chiffre a l’avantage d’attirer l’attention, il ne suffit pas à traduire la complexité des enjeux environnementaux sous-jacents. En effet, la consommation électrique ne constitue pas un indicateur environnemental en soi puisque son impact dépend des modalités de production : un kilowattheure issu d’une centrale hydroélectrique ne représente pas la même quantité de gaz à effet de serre (GES) qu’un kilowattheure produit par une centrale à charbon. La contribution du numérique au réchauffement climatique dépend donc en très grande partie du mix-énergétique, à la fois pour la fabrication et pour l’utilisation des équipements et services. 

Mesuré en gaz à effet de serre, le numérique mondial émet 1 400 millions de tonnes (eq.CO2) par an, soit environ 3.8% des émissions mondiales. Au regard de la dynamique actuelle de développement des usages et des équipements numériques cette part atteindra les 6% en 2025, soit trois fois les émissions de l’aviation civile mondiale. 

Cependant, le seul critère « gaz à effet de serre » évacue une partie de la réalité de son impact environnemental. En se focalisant sur le réchauffement climatique il éclipse la consommation de matières non renouvelables, les tensions sur l’eau douce et certaines pollutions « locales ». Ainsi, le numérique mondial consomme chaque année environ 2 200 milliards litres d’eau douce, renforçant ainsi la pression sur une ressource déjà souvent en tension. De la même manière, la fabrication des équipements, leur faible taux de réemploi et l’insuffisance de traitement des déchets électroniques contribuent à l’épuisement des ressources abiotiquesL’usage dispersif des métaux critiques et des terres rares dans les technologies actuelles rend de plus en plus difficile le recyclage de la part des équipements collectés après utilisation : près de 70% des déchets d'équipements électriques et électroniques (DEEE) sortent du circuit de collecte et font l’objet de trafic[1]. A ces différentes dimensions environnementales peuvent s’ajouter d’autres pollutions locales, comme celles liées aux métaux lourds issus des procédés d’extraction minière. Une analyse précise et cohérente de l’empreinte environnementale du numérique demande donc une approche systémique et multicritère pour laquelle les GES ne constituent qu’un des différents indicateurs à prendre en compte.

La nécessité de convergence du numérique et des politiques environnementales 

Le numérique apparait souvent, à juste titre, comme un allié précieux pour combattre le réchauffement climatique. Selon certaines estimations, la meilleure gestion de notre habitat, de nos villes, de nos déplacements, de notre agriculture, de l’énergie et les changements de comportements[2] permis par le numérique permettraient une réduction d’environ 15% des émissions mondiales de carbone en 2030 par rapport au niveau des émissions de 2015[3][4] (hors risque d’effet rebond[5]). Cependant, à la lumière du constat dressé plus haut, de la dynamique actuelle de croissance d’un univers numérique dont la taille aura quintuplée entre 2010 et 2025 et des nouveaux usages liés par exemple à l’arrivée de la 5G (voir billet de blog 2), les objectifs fixés de neutralité carbone pour 2050 ne pourront être atteints sans la mise en place de politiques de sobriété numérique.  

Source de solutions pour réduire l’impact environnemental des activités humaines et producteur important de GES lorsqu’analysé sur l’ensemble du cycle de vie de ses composants, le numérique impacte de plus en plus fortement les politiques environnementales. Numérique et transition écologique sont donc intimement liés et doivent être considérés conjointement pour réussir à faire émerger des territoires véritablement durables. Comme l’écrit Cédric Villani dans son rapport sur l’intelligence artificielle, « il s’agit de ne plus simplement lister les usages des nouvelles technologies qui pourront aider à la transition écologique. Il s’agit de penser des nouvelles technologies nativement écologiques et de les utiliser pour mieux penser l’impact de l’humain sur son environnement ». 

La matérialité de l’invisible : quels leviers pour diminuer l’impact environnemental du numérique ? 

La part croissante du numérique dans les émissions de GES place donc la question de la sobriété numérique à l’agenda des collectivités territoriales et les questionne désormais dans leur fonctionnement quotidien comme dans leurs projets de « territoires intelligents ». La prise de conscience citoyenne sur le sujet s’accélère[6] et les avantages économiques et marketings des démarches de sobriété numérique, déjà bien compris par le secteur privé, ne sauraient tarder à rencontrer l’intérêt des collectivités (sans évoquer les externalités positives de la sobriété sur les politiques d’inclusion numérique) (voir le billet de blog 3).  

Certaines collectivités commencent donc à se positionner sur la question mais manquent encore d’outils pour passer à l’action. Sujet éminemment transverse, la gestion de l’impact environnemental du numérique demande aux collectivités un cadre structuré d’analyse et de plan d’actions pour engager une démarche cohérente et réellement efficace. Cela suppose d’agir sur leur parc d’équipements, sur leurs services numériques internes et à destination des citoyens, et sur les usages de consommation de services et d’équipement numériques des habitants et acteurs de leur territoire. Les actions de sensibilisation constituent un premier pas important puisque la réalité matérielle du numérique est difficilement palpable pour les usagers : la miniaturisation des équipements et l’effet de dissimulation causé par les technologies sans fils et le cloud font disparaitre du quotidien la matérialité du numérique. Cette première étape de sensibilisation demande d’avoir identifié au préalable les véritables enjeux pour ne pas promouvoir des actions accessoires telles que la réduction des destinataires de mails ou l’utilisation de moteurs de recherche « vert ». La bonne compréhension des enjeux représente une étape indispensable pour concevoir et mettre en œuvre des stratégies territoriales : soutien à des ressourceries et repair cafés, structuration d’écosystèmes spécialisés (sur l’optimisation du stockage de données, le réemploi, la collecte et le traitement), éco-conception des services numériques externes, promotion de l’économie de la fonctionnalité et d’écolabels, achat IT responsable, etc. 

Garantes de l’intérêt général et acteurs incontournables de la transition écologique, les collectivités disposent de leviers importants pour maîtriser l’impact environnemental du numérique et construire des territoires intelligents durables. 

 

Vous souhaitez aller plus loin, obtenir les principales clés pour décrypter les enjeux de la sobriété numérique et vous évaluer ?

Le cabinet Espelia et GreenIT.fr ont lancé une enquête pour sensibiliser les collectivités locales aux enjeux environnementaux du numérique et leur permettre de réaliser, en quelques minutes, un premier autodiagnostic de maturité et d’impact environnemental de leurs pratiques et de leurs équipements numériques.

En quelques minutes vous pourrez donc vous informer et réaliser une première évaluation de l’empreinte environnementale de votre parc d’équipements à travers un aperçu quantifié de vos marges de progression. Vous bénéficierez également d’une synthèse vous permettant de vous positionner par rapport aux autres participants ainsi qu’aux meilleures pratiques actuelles dans les semaines suivant la clôture de l’enquête. 

https://greenit.espelia.fr

 

Retrouvez les autres billets de la série "Sobriété numérique des collectivités territoriales : les clés pour passer de l’incantation à l’action" :


[2] On peut par exemple citer les nouvelles modalités de travail comme le co-working, le télétravail, les téléconférences, etc. 

[4] Smart cities, Antoine Picon,  éditions B2, 2015, p6  

[5] On appelle "effet rebond" la façon dont certains gains environnementaux obtenus grâce à l’amélioration de l’efficacité énergétique (isolation, chauffage plus performant, diminution des consommations des véhicules, etc.) vont être annulés par une augmentation des usages. 

[6] La publication de plusieurs rapports, livres blancs et ouvrages ont suscité l’intérêt des médias et des citoyens. Nous pouvons citer les livres de Guillaume Pitron « La guerre des métaux rares » et de Stéphane Bihouix « L’âge des low techs », les différents rapports du WWF et de Greenit.fr, le rapport du Shift project, et le rapport Villani.

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