le billet
Publié le 03 juillet 2020
Par Mathieu CANGUILHEM, Consultant au Pôle Déchets

Vers la fin de la poubelle jaune ?

Trier les emballages dans la poubelle jaune constitue un des gestes écolos les plus assimilés par les français. Démarrée voici presque 30 ans, cette filière à responsabilité élargie du producteur (REP) Eco-Emballages puis CITEO, a constitué un net progrès dans la gestion des déchets et le tri des emballages semble ancré (même si encore perfectible) dans le quotidien de la deuxième génération de trieurs volontaires.

Néanmoins, ce bilan flatteur s'est révélé plus contrasté à l'aune des récentes actualités.

Tout d'abord les fermetures successives des frontières asiatiques, pays historiquement demandeurs des produits triés de la poubelle jaune pour alimenter les industries de transformation, notamment la plasturgie, ont fragilisé la filière de transformation des plastiques. Aujourd'hui c'est la Turquie qui accueille notamment ces matières premières.

L'année dernière, les tensions autour de la consigne des bouteilles en plastiques ont révélé les jeux de pouvoirs qui se tramaient derrière CITEO, et notamment l'influence des metteurs sur marché d'eaux en bouteille pour verdir leur image. Cet épisode a mis en exergue l'instabilité des recettes des centres de tri dans un contexte où les collectivités doivent se projeter sur des modèles financiers à plus de 20 ans. Enfin, la probable fermeture de la papeterie de la Chapelle Darblay, principal exutoire des papiers et cartons, est venue noircir un peu plus le tableau.

 

Le recyclage des emballages, une filière si vertueuse que cela ?

En dépit des apparences, la question mérite d'être posée. Le bilan carbone de la filière globale n'a pas fait l'objet à ce jour d'une évaluation indépendante. Sans faire de raccourci, peut-on poser le problème d'une valorisation des déchets non locale et de matières triées qui voyagent à travers le monde soit pour être recyclées, mais bien souvent pour être transformées en d'autres produits dont l'utilité n'est pas prise en compte. Ce constat ne vaut pas pour le verre qui est valorisé en France, mais qui ne fait pas partie de la poubelle jaune.

La valorisation locale des produits triés de la poubelle jaune constitue actuellement un échec majeur de la filière, que la fermeture des frontières chinoises et maintenant le cours du baril à son plus bas ont mis en exergue.

Dans ce contexte, la réglementation demande pourtant aux collectivités de moderniser leurs centres de tri à grands renforts de ressources fiscales, pour trier de nouvelles matières plastiques dont les débouchés sont encore inconnus. Rappelons aussi que les collectivités n'ont pas la possibilité de déléguer la compétence tri aux éco-organismes pour qu'ils puissent eux-mêmes porter le risque financier qui pèse sur cette filière.

 

La poubelle jaune, un luxe pour les collectivités ?

Encore une fois, la question mérite d'être posée. Le coût de la filière de collecte et de tri des emballages n'est pas couvert par les aides apportées par l'éco-organismes CITEO. Les recettes de reventes couvrent 17% du coût complet (ensemble des charges). Les soutiens éco-organismes en couvrent 40%. Ces taux varient d’une collectivité à l’autre, selon ses performances, de 31% à 72% (https://www.ademe.fr/referentiel-national-couts-service-public-prevention-gestion-dechets). Rappelons que l'éco-organisme de la filière emballages ménagers est censé couvrir la majorité des coûts d'une filière optimisée. Pourtant, dans un contexte où les finances locales sont mises à rude épreuve et de volatilité des cours des matières premières, se lancer dans des coûts de modernisation importants des centres de tri va aggraver cette situation sans garantir les recettes réelles par la suite, à plus forte raison pour les nouvelles matières triées. Le portage du risque lié aux centres de tri doit être mis sur la table des négociations, même si une délégation du risque d'exploitation par les collectivités se répercuterait tout de même dans les prix à la tonne entrante.

Par ailleurs, les aides à l’investissement dans le cadre de l’appel à projet CITEO sont faibles (5-6% du coût des travaux sur certains projets) quand les Régions, les Départements, et l’ADEME proposent des aides supérieures ou équivalentes.

Depuis la Loi sur la transition énergétique et la croissance verte de 2015, l'exigence réglementaire sur l'extension des consignes de tri se joint aussi à l'obligation de tri à la source des biodéchets en 2025 (avancée à 2023 par la loi anti gaspillage de 2019) qui va nécessiter, elle aussi, des coûts d'investissements et de fonctionnement supplémentaires pour les collectivités locales.

A contrario de la filière des emballages, celle des biodéchets constitue un formidable potentiel de développement local. Tout d'abord, le cycle de régénération de la matière organique se compte en mois quand celui des hydrocarbures se compte en millions d'années. Le compostage et la méthanisation sont des transformations locales et les produits générés utilisables à proximité dans la foulée, soit en agriculture soit par injection de gaz renouvelable dans les réseaux ou cogénération. Elles réduisent la part des engrais d’origine minérale, extraits à l’étranger à un coût social et environnemental important et dont l’approvisionnement viendra à manquer un jour.

En constatant l'évidence de l'utilité de la filière biodéchets et son manque de développement actuel, on peut regretter que les maraîchers n'aient pas pu être aussi influents que les majors de l'agroalimentaire.

 

 

Peut-on sortir d'un schéma vieux de 30 ans ?

Alors évidemment on ne le répétera jamais assez, le déchet le plus facile à gérer, c'est celui qu'on ne produit pas. Mais pour tous ceux que nous produisons, le schéma actuel pourrait être repensé avec un seul objectif en ligne de mire : être le plus bas carbone possible.

Si c'est l'objectif que l'on donne à notre gestion des déchets, l'équilibre entre la collecte des biodéchets, la poubelle jaune et la poubelle grise pourrait être réévalué. Tout d'abord, gérer les biodéchets pour qu'ils soient valorisés à proximité immédiate, soit en compostant dans son jardin ou en pied d'immeuble, soit en collectant lorsque ce n'est pas possible pour les amener sur une plateforme de compostage ou une usine de méthanisation. Ensuite se pose la question de la deuxième poubelle. Ne pourrait-on pas imaginer une poubelle à "fort pouvoir énergétique". Une poubelle regroupant, les plastiques, papiers, et cartons (voire les textiles dont les couches) qui constitueraient un mix à fort pouvoir calorifuge pour produire de l'énergie par combustion. Cette ressource se substituerait ni plus ni moins à d'autres énergies fossiles utilisées, par exemple, dans nos centrales thermiques. Au final, le cycle serait bien plus court, et les matières éviteraient de circuler à travers le monde en bateau pour être transformées en d'autres produits de consommation à l'utilité discutable.

Les déchets à fort potentiel de valorisation matière par le réemploi trouveraient preneurs de par leur valeur intrinsèque et se verraient naturellement sortis des circuits classiques de collecte pour être extraits des poubelles en amont ou amener en déchetterie sur des modèles proches de celui du SMICVAL Market. On pense ici aux équipements électriques et électroniques à réparer, aux meubles à retaper, aux palettes à transformer ou au verre à consigner. Si une matière acquiert de la valeur par sa rareté, il y aura toujours des entrepreneurs pour aller la chercher, avec ou sans soutien.

Cette réflexion en désaccord avec la réglementation européenne qui veut que la valorisation matière soit prioritaire sur la valorisation énergétique pourrait pourtant constituer une piste pour la neutralité carbone de la filière déchets, et un soulagement pour le porte-monnaie des collectivités en évitant de multiplier les flux à prendre en charge sur leur territoire.

Cependant deux points de vigilance sont à apporter. Tout d'abord, le risque sanitaire, bien qu'encadré juridiquement, fait encore l'objet de nombreux débats et craintes (https://www.cniid.org/Les-risques-environnementaux-et-sanitaires,16).

Le deuxième est celui de l'effet "appel d'air" que peuvent constituer ces installations si elles sont mal dimensionnées. Une baisse des coûts d'entrée afin d'alimenter les fours vient alors mettre en péril les filières de recyclages locales fonctionnant jusqu'alors. Deux solutions pour éviter cet écueil :

  • S'assurer de la réversibilité des installations en prévoyant la diminution des capacités ou l'apport de flux complémentaires maîtrisés. C'est désormais une condition des demandes d'exploitation instruites à la DEAL.
  • Adapter les contrats d'exploitation pour partager ce risque, insérer des clauses de revoyure et introduire des mécanismes financiers compensatoires.

 Ces "aspirateurs à déchets" tant décriés constituent pourtant aujourd'hui la technologie la mieux maîtrisée de traitement des déchets (en considérant que l'enfouissement n'est pas une solution) et ne doivent pas s'opposer à une politique de prévention ambitieuse. Car le seul constat qui reste unanimement partagé dans le monde des déchets, c'est que le meilleur déchet, c’est celui qu’on ne produit pas. 

 

Pour tous vos projets liés à la thématiques des déchets, n'hésitez pas à contacter nos équipes : https://www.espelia.fr/fr/expertises-sectorielles/dechets-et-proprete.html

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