Pour une gestion des déchets à juste coût environnemental, économique et social : construire des modèles de financement viables dans les pays à revenu faible et intermédiaire
Dans de nombreux pays à revenu faible et intermédiaire, la gestion des déchets souffre d’un double angle mort : celui de la perception citoyenne, et celui de la connaissance institutionnelle. Du côté des ménages, le service est souvent perçu comme secondaire ou informel. Dans un contexte de revenus contraints, l’eau et l’électricité apparaissent comme des services indispensables alors que les déchets sont vus comme un résidu sans valeur. Pourtant, cette vision néglige des impacts bien réels : pollution de l’air, des sols, des nappes, prolifération des maladies, coûts environnementaux et sanitaires invisibles mais lourds. Faute de sensibilisation, la gestion des déchets est souvent perçue comme un droit passif, alors qu’elle représente un enjeu de service public aussi vital que l’eau ou l’énergie.
Mais l’aveuglement est aussi institutionnel. Très peu de municipalités disposent d’une connaissance fine du coût réel du service lié à une gestion durable et rationnelle du service. Les dépenses sont éparpillées entre pré-collecte, transport, traitement, souvent sans comptabilité dédiée ni indicateurs de suivi et contrôle qualité associés. Ce flou rend difficile toute planification stratégique, tout effort de rationalisation, et surtout, toute mobilisation crédible de ressources. Comment fixer un tarif équitable si le coût réel est inconnu ? En conséquence, le financement reste largement désaligné par rapport aux besoins réels de gestion durable : les communes doivent soit compter sur l’État, soit s'endetter auprès des banques internationales pour obtenir des fonds, soit tout simplement réduire la qualité ou la couverture du service. Comme le rappelle la GIZ, identifier précisément le système de gestion en place et en reconstituer les coûts est une condition de base pour concevoir un financement durable.
La gestion des déchets repose sur la combination de plusieurs sources de financement. Dans la plupart des pays à revenu faible et intermédiaire, le sources de revenus comprennent : fiscalité locale, subventions nationales, aides internationales, et parfois contributions issues du secteur privé ou informel. Les municipalités peuvent aussi mobiliser des outils variés : taxes locales (type TEOM), redevances d’usagers (type REOM), subventions ciblées, intégration à des factures mutualisées (comme l’électricité à Maputo), ou encore ressources issues du recyclage ou du traitement (AFD, 2018). Ces instruments économiques ne servent pas seulement à financer le service, mais aussi à orienter les comportements des usagers (GIZ, 2015). Leur bon calibrage permet de concilier soutenabilité financière et effets incitatifs, tout en renforçant la visibilité budgétaire des collectivités.
Figure 1 : Eventail des types de financement mobilisés dans le secteur des déchets
Si les sources de financement sont multiples, leur activation concrète varie fortement selon les contextes. Certaines collectivités parviennent à structurer un socle de financement local plus solide, tandis que d’autres restent largement dépendantes de l’État ou de bailleurs internationaux. Le tableau ci-dessous illustre cette diversité à travers quelques exemples en pays à revenu faible ou intermédiaire :
Avant même de définir une stratégie de financement, encore faut-il savoir ce que coûte réellement le service déchets et d’où viennent ces coûts. Cette étape passe par une description détaillée du système en place : quels services sont assurés et à quel niveau de qualité et efficience, dans quelles zones, pour quels types d’usagers (ménages, commerçants, institutions), quelle est la perception des usagers du service, quel volume de déchets est généré par chaque catégorie d’usager, quels sont les modes d’intervention (collecte primaire, secondaire, traitement, etc.). Cette cartographie opérationnelle doit ensuite être associée à un travail de reconstitution des coûts, en intégrant dépenses d’investissement (CAPEX) et d’exploitation (OPEX). Il s’agit d’un prérequis indispensable, à la fois pour mobiliser des financements de manière crédible, pour proposer une tarification équitable et pour sortir d’une gestion approximative où les coûts sont dilués dans d'autres lignes budgétaires.
Une fois les coûts connus, il faut savoir les couvrir durablement. Les modèles de financement reposant sur une seule source sont rarement viables. Les modèles hybrides, combinant des ressources issues des usagers, de la fiscalité locale, des recettes de valorisation et de mécanismes de soutien extérieur (subventions, bailleurs, résultats) sont davantage privilégiés. La modélisation financière, incluant une étude de financement adaptée et une analyse de la tarification, constitue ici un levier clé pour tester plusieurs combinaisons, les adapter à la réalité sociale du territoire, et ajuster les efforts au fil du temps. Cela peut passer par : l’affectation d’une part d’une taxe existante, la création de redevances ciblées, une montée en charge progressive d’une tarification ménages, ou encore l’activation de recettes indirectes (ex. taxes sur communications ou activités touristiques). En somme, plus le panier est diversifié, plus il est robuste, à condition qu’il soit lisible, accepté socialement et piloté dans la durée.
Construire un financement soutenable ne consiste pas à imposer un schéma figé, mais à mettre en place une démarche progressive, adaptée à chaque territoire. Tous les outils économiques ne peuvent pas être appliqués de la même façon partout, car chaque territoire a ses propres spécificités : la fiscalité locale, la capacité de paiement, les comportements des usagers, la manière dont l'État fonctionne, ou encore l’importance de l’économie informelle. Ces différences doivent être prises en compte pour concevoir un modèle économique adapté au contexte local et établir un cadre de financement durable et résilient. Cette progressivité peut s’appuyer sur l’existant : par exemple, en réaffectant ou en améliorant une taxe locale déjà collectée (comme la TEOM au Sénégal), ou en élargissant l’assiette fiscale via un meilleur recensement des producteurs de déchets ou des déchets ls plus polluants. Elle suppose aussi de démarrer petit, mais structuré : redevances simples, ciblées, forfaitaires, puis évolutives selon les capacités contributives ou les volumes produits. Le tout accompagné d’un renforcement des capacités locales, d’outils de recouvrement efficaces, d’un appui institutionnel et réglementaire national (cadre légal, cofinancements, formation) ainsi que de campagnes de sensibilisation pour les usagers.
🔎 Zoom : mécanismes de financement nouveaux
Certains mécanismes alternatifs viennent enrichir le paysage du financement des déchets :
-Marchés carbone : permettent de valoriser la réduction d’émissions (ex. méthane) via des projets de compostage ou de décharges contrôlées.
-Green bonds : instruments de dette pour financer des infrastructures de traitement durables.
-Responsabilité élargie des producteurs (REP) : fait contribuer les producteurs à la gestion des déchets issus de leurs produits.
Ces outils, pas toujours suffisamment utilisés, sont prometteurs pour certains segments (valorisation, infrastructures), mais nécessitent un cadre réglementaire solide, de la transparence et une gouvernance claire (Ezeudu, 2024).
Aller vers un modèle soutenable, c’est aussi changer de logique : sortir d’une gestion de crise centrée sur la survie budgétaire, pour inscrire les déchets dans une véritable stratégie d’économie durable et circulaire. Les instruments économiques peuvent, au-delà de financer le service, orienter les comportements, encourager la réduction des déchets, inciter les entreprises à investir dans le recyclage, la valorisation ou des technologies plus propres. Cependant, ces incitations doivent être adossées à un cadre cohérent : stratégie nationale ou schéma directeur local, fonds dédiés à la gestion des déchets et transparence sur l’usage des fonds, participation citoyenne, mécanismes de redevabilité, qualité du service, partenariats public-privé sécurisés. Le financement devient alors un levier de transformation, capable non seulement d’assurer la pérennité du service, mais aussi de structurer des filières porteuses et de soutenir les engagements climatiques des pays. En résumé : un financement bien structuré, progressif et aligné sur des objectifs environnementaux peut faire des déchets un vecteur de développement social, environnemental, économique et réglementaire.
GIZ (2015). Economic instruments in solid waste management.
AFD (2018). Les déchets, combien ça coûte ?. Question de développement, numéro 40.
Matheson, T. (2019). Disposal is not free: fiscal instruments to internalize the environmental costs of solid waste. IMF.
Becker, V. (2022). Financial models of solid waste management in most developed countries. Journal of Ecology and Environmental Sciences.
World Bank (2014). Results-based financing for municipal solid waste. Urban Development series knowledge papers.
Delarue, J et al. (2012). Développement durable de la gestion des ordures ménagères et financements carbone : les conditions d’une mise en œuvre conjointe dans les pays en développement.
Ezeudu, O.B., Bristow, D. (2024). Financing methods for solid waste management: a review of typology, classifications and circular economy implications.
Restez informé de l'actualité
Espelia accompagne les collectivités, les acteurs publics et leurs partenaires dans la conception, la gestion et la transformation des politiques publiques locales. Cabinet de conseil engagé au service de l'intérêt général, Espelia mobilise des expertises stratégiques, juridiques, financières et opérationnelles pour aider les territoires à construire des solutions durables et résilientes.