Tiers-lieux : quelles conditions de réussite et d'intervention pour les collectivités ?

Rédigé par le pôle Aménagement, Développement économique et Numérique

Article publié le : 27 oct. 2022

La multiplication des tiers-lieux sous l’impulsion des divers AMI nationaux et régionaux et l’arrêt progressif des aides à l’émergence laissent présager une fragilisation de ces lieux aux équilibres économiques extrêmement fragiles. La pandémie et ses mesures sanitaires ont durement impacté ces lieux portés par des dynamiques d’interrelations, de mises en réseau et de flux croisés. Ainsi en 2020, près de 80% des tiers-lieux remontaient un risque réel de fermeture à court ou moyen terme, et ce malgré la mobilisation des différentes aides engagées par l’Etat.

A la fois incarnation de certaines dynamiques territoriales, de mobilisations citoyennes, mais parfois également de politiques publiques, ces lieux se caractérisent par leur fragilité économique et posent la question des aides actuellement mobilisées par les collectivités, ainsi que les nouvelles formes de soutien à impulser. Ce second billet de blog nous amène à interroger l’influence des collectivités dans la pérennisation des tiers-lieux, ainsi que leur posture vis-à-vis de ces lieux et des acteurs à leur initiative.

1 - Soutien au « lieu » ou au « tiers » : quelle priorité pour les collectivités ?

Le soutien apporté par les collectivités se focalise de manière privilégiée sur le portage de l’immobilier en direct ou via leurs satellites (SEM, SPL, etc.). Ce mode d’intervention fait écho à un soutien plus aisé des acteurs publics sur la dimension investissement qui trouve une valorisation à moyen / long terme plutôt qu’en fonctionnement. Les collectivités se rattachent à des logiques classiques d’investisseurs, qui les amènent à concevoir les tiers-lieux avant tout comme des équipements, points d’ancrage de politiques publiques. Il s’agit également pour certaines collectivités d’un levier idéal de valorisation d’actifs publics dormants (friche industrielle, école / hôpital désaffecté, etc.), enracinés dans l’histoire du territoire mais à l’empreinte paysagère souvent négative.

Ce mode de faire, bien qu’il ne se saisisse pas des enjeux au cœur des tiers-lieux, présente plusieurs avantages. Il amène une ligne de répartition claire et sécurisante entre collectivités et collectifs. Les collectivités portent la dimension immobilière du projet en support de collectifs, qui se concentrent sur les dimensions de stratégie, d’ancrage local et d’animation.

Les collectivités portent l’investissement immobilier et prennent en charge ainsi le plus lourd de l’investissement, possible point bloquant à l’émergence de certains projets. Ce propos mérite tout de même d’être nuancé. Si les collectivités portent le poids de l’investissement initial, c’est le collectif qui prend en charge le risque de commercialisation et d’amortissement du projet sur le long terme, le plus souvent à travers des loyers.

Quelles implications pour les collectivités ?

  • Accompagner la montée en puissance des tiers-lieux, en proposant des loyers adaptés suite à la prise en charge de l’investissement immobilier
  • Considérer les loyers réellement acceptables suivant la typologie d’activités et de services proposés par le tiers-lieu pour ne pas « asphyxier » l’initiative à moyen terme
  • Sortir d’une logique purement « patrimoniale » pour soutenir le tiers-lieu dans son fonctionnement

 

2 - Vers un soutien au fonctionnement : quelle(s) posture(s) pour les collectivités ?  

Si le soutien à l’immobilier peut avoir un réel effet levier sur l’émergence de certains tiers-lieux, en soustrayant le poids de l'investissement initial, c’est bien la dimension animation qui fait le succès des tiers-lieux à travers des aides tant directes qu’indirectes. Les collectivités ont tout intérêt à se saisir des leviers activables autour du soutien à l’animation, de la mutualisation de moyens ou encore de l’activation de flux croisés. Autant de leviers permettant d’inscrire les tiers-lieux durablement dans les territoires et leur garantir une certaine pérennité.

Les collectivités peuvent apporter à plusieurs titres un soutien au fonctionnement des tiers-lieux via des aides directes ou indirectes (ingénierie, financier, équipements, etc.). La mise en œuvre de partenariats avec des tiers-lieux comme relai de services publics constitue un premier levier. Ces espaces partagent des valeurs communes avec les collectivités qui les rendent légitimes à accueillir ou porter en leur sein des services publics (maison de services, centre social, point d’accueil à l’entrepreneuriat, etc.). Les collectivités contribuent alors à l’équilibre des tiers-lieux via la recherche d’une taille critique, qui se comprend par une multiplication des usages, des fonctions et des utilisateurs comme autant de facteurs de recettes et mutualisations possibles. C’est aussi l’opportunité pour les collectivités de tester de nouveaux formats et modalités d’accès aux services publics plus ancrés dans le territoire et suivant une logique d’hyper-proximité.

Les collectivités peuvent aussi trouver une légitimité dans la structuration de réseaux de tiers-lieux à l’échelle de leur territoire dans une recherche de complémentarité entre ces lieux et de partage de moyens. Elle se fait alors chef d’orchestre d’une organisation territoriale pour assurer la cohérence des projets (d’autant plus cruciale dans un contexte de développement exponentiel de ces lieux), et surtout leur visibilité et notoriété.

Dans l’ensemble de ces cas de figures, les collectivités se font facilitatrices de ces espaces sans être initiatrices ou porteuses du projet  . Elles tissent des collaborations avec ces acteurs forts des territoires dans une posture de lâcher prise essentielle. Cette posture, en soutien de structures ou collectifs d’acteurs, permet d’éviter un biais important dans l’impulsion de tiers-lieux : repartir d’un bâti vacant ou d’une friche comme point de départ du développement d’un tiers-lieu. Le lieu – ou contenant - ne fait pas la solution, bien au contraire.

Quelles implications pour les collectivités ?

  • Accepter un certain lâcher prise vis-à-vis de lieux indépendants et autogérés et adopter une posture de facilitateur sans avoir un contrôle sur ce dernier
  • Se positionner comme catalyseur des flux gravitant autour des tiers-lieux (appui à l’animation, au rayonnement…)
  • Prendre la posture de coordinateur à l’échelle d’un territoire pour une mise en réseau profitable à tous (mutualisation de moyens, mutualisation de flux, rayonnement et notoriété…)
  • Considérer les tiers-lieux comme un relai de services publics via un ADN partagé d’ouverture à tous et d’intérêt général

 

3 - Un business model « sain » : une quête qui trouve ses limites ?

Si certaines collectivités misent sur l’hypothèse d’un business model sain du tiers-lieu accompagné à moyen terme (autonomisation financière progressive), la réalité et les retours d’expérience démontrent, que peu de lieux arrivent à un équilibre économique pérenne, en dehors d’un soutien public conséquent. Il est donc important de ne pas être naïf quant à la possibilité d’atteindre un équilibre économique afin d’éviter une situation non anticipée de portage à bout de bras du tiers-lieu par la collectivité qui pourrait se traduire rapidement par un arrêt du projet après seulement quelques années d’existence (3 ou 4 ans - souvent la durée des aides des programmes de subventions AAP).

D’un autre côté, la recherche d’une autonomisation financière à tout prix du tiers-lieu peut dévoyer petit à petit le projet initial et phagocyter certaines activités par des fonctions davantage rentables (co-working, location de salles, bar/restauration, etc.). Le tiers-lieu se voit alors amputé d’une partie de sa raison d’être et s’éloigne potentiellement des facteurs d’adhésion de la communauté qui le fait vivre.

Le mantra d’un business model « sain » unique dans sa physionomie et compréhension doit donc être questionné mais demande en contrepartie une lucidité quant au coût véritable du lieu, un positionnement assumé de la collectivité sur le rôle du tiers-lieu au service des politiques publiques locales et la mise en place d’indicateurs de plus-values sociales et environnementales.

En effet, les tiers-lieux peuvent être des instruments efficaces de déploiement et d’incarnation des politiques publiques (a fortiori du projet de territoire) et constituer des vecteurs importants de proximité, d’utilité sociale et d’intérêt général. Cependant, ces différents apports peuvent être invisibilisés par une logique purement investissement, qui serait seul juge de la viabilité du lieu, avec comme critère un business model sain et autoportant. Il est donc primordial d’objectiver les apports du tiers-lieu en termes de politiques publiques pour que la collectivité puisse prendre le parti de soutenir financièrement un tiers-lieu « déficitaire » compte tenu des services (non monétarisés) rendus aux citoyens et au territoire. Pour se faire, l’évaluation socio-économique et environnementale des effets directs, indirects et induits doit être menée, à l’échelle d’un tiers-lieu ou d’un réseau de tiers-lieux. 

Quelles implications pour les collectivités ?

  • Structurer une évaluation régulière à toutes les phases du projet (montée en charge, stabilisation, vitesse de croisière) pour calibrer les appuis (notamment financiers) et maximiser l’efficacité des fonds publics
  • Ne pas être naïf sur la capacité des tiers-lieux à s’autonomiser financièrement et ne pas être paralysé par la recherche d’un business model sain
  • Comprendre que les tiers-lieux peuvent devenir des catalyseurs de différentes politiques publiques et qu’ils ont besoin d’une caisse de résonnance auprès d’autres actions et acteurs pour libérer leur potentiel
  • Généraliser l’évaluation socio-économique et environnementale des tiers-lieux, même à « grosse maille »

 

image descriptif

Schéma des postures et modalités d’appui des collectivités aux tiers-lieux

 

L’appui des collectivités aux tiers-lieux peut prendre des formes multiples, mais induit nécessairement une certaine posture de lâcher-prise et d’autonomie des lieux quant à leurs lignes stratégiques et leurs contenus. Une posture parfois complexe pour des acteurs publics, encore plus dans le cas de lieux soutenus durablement en l’absence de modèle économique viable, mais dont les retombées réelles peuvent être objectivées à travers un process d’évaluation régulier. Les impacts socio-économiques et environnementaux impulsés par ces lieux sur les territoires constituent alors un argument de poids dans le maintien d’un soutien public au profit de l’intérêt général. 


Accompagnement à l'étude de faisabilité de l'implantation d'un tiers-lieu sur un îlot urba...

En savoir plus >

Etude de gouvernance et de financement du SMICVAL Market de Libourne – SMICVAL ...

En savoir plus >

Etude de faisabilité du pôle entrepreneurial de Laherrère – CA Pau Béarn Pyrénées ...

En savoir plus >

Espelia accompagne les collectivités, les acteurs publics et leurs partenaires dans la conception, la gestion et la transformation des politiques publiques locales. Cabinet de conseil engagé au service de l'intérêt général, Espelia mobilise des expertises stratégiques, juridiques, financières et opérationnelles pour aider les territoires à construire des solutions durables et résilientes.

© 2026 Espelia SAS. Voir les conditions d'utilisations pour plus d'informations.
Ce site Web utilise des cookies pour améliorer l'expérience utilisateur.