Valentin Rocheteau, consultant senior pôle Services à la population
La réunion vient de se terminer, mais rien n’est vraiment tranché. Autour de la table, les urgences se sont accumulées, les convictions aussi. Le nouvel élu en charge des solidarités repart avec une impression tenace : sur son territoire, tout le monde voit une partie du réel, mais personne ne dispose encore de la recette pour en faire une orientation. Il a entendu parler d’isolement des personnes âgées, de précarité alimentaire, de jeunesse en difficulté, d’accès aux droits ou de fragilité des familles monoparentales. Tout paraît important. Tout semble urgent. Rien, pourtant, ne permet encore de hiérarchiser.
Dans une ville moyenne, cette situation n’a rien d’exceptionnel, surtout en début de mandat. L’élu doit rapidement donner un cap, répondre à des attentes visibles et préparer des arbitrages budgétaires qui auront des effets très concrets dans la vie locale. Or, sans analyse des besoins sociaux, il lui manque bien plus qu’un tableau de chiffres. Il lui manque un appui partagé pour distinguer les phénomènes durables des alertes ponctuelles, les besoins massifs des sujets les plus exposés, les fragilités émergentes des difficultés déjà bien prises en charge. En son absence, le risque est grand de gouverner à partir d’impressions justes, mais dispersées.
Ce manque fragilise aussi le dialogue politique lui-même. Chacun apporte sa lecture du territoire, souvent légitime, parfois très documentée, mais jamais tout à fait comparable à celle du voisin. Les échanges deviennent plus compliqués à ordonner, les priorités plus difficiles à assumer, les décisions plus délicates à expliquer. C’est précisément là qu’une ABS prend tout son sens : non pour produire un document supplémentaire, mais pour rendre les arbitrages plus lisibles, plus argumentés et plus collectifs.
Ailleurs, dans une commune rurale, une nouvelle directrice de CCAS prend ses fonctions. Depuis plusieurs semaines, elle multiplie les rendez-vous avec les services, les associations, les partenaires institutionnels et les acteurs de proximité. Chacun connaît une partie de l’histoire locale. Chacun décrit avec sincérité ce qu’il voit : les personnes âgées que l’on repère trop tard, les familles qui renoncent à certaines démarches, les problèmes de mobilité, les solidarités de voisinage qui compensent parfois les absences de réponse publique. À l’écouter, le territoire semble connu de tous. Mais à mesure que les entretiens avancent, une autre réalité apparaît : cette connaissance est éclatée, orale, fragmentée.
La directrice comprend alors qu’elle doit piloter dans un paysage qu’aucun document ne met véritablement à plat. Qui accompagne quels publics ? Où se trouvent les points d’appui ? Quelles réponses existent déjà, et lesquelles restent insuffisantes ? Où les habitants se perdent-ils dans l’offre ? Où les partenaires se croisent-ils sans réellement se coordonner ? Sans analyse des besoins sociaux, les éléments de réponse existent parfois dans les têtes, dans les habitudes ou dans des diagnostics anciens, mais rarement dans un cadre partagé et exploitable.
Or piloter un CCAS ne consiste pas seulement à faire fonctionner des dispositifs. Il faut aussi relier des informations dispersées, comprendre les complémentarités, identifier les angles morts et donner de la cohérence à l’action sociale locale. En l’absence d’ABS, la prise de poste devient plus lente, plus incertaine, plus dépendante des relais déjà en place.
Comme la décision politique, le pilotage bute sur le même manque : sans base partagée, l’action se fragmente avant même de pouvoir s’organiser.
Dans un territoire périurbain, le directeur d’un centre social anime une rencontre avec plusieurs partenaires. La salle n’est pas silencieuse, bien au contraire. Les échanges sont riches, les constats nombreux, les inquiétudes sincères. Les uns parlent de parentalité, les autres d’isolement, d’accès aux services, de mobilité, de précarités invisibles ou de tensions autour de certains publics. Chacun décrit des réalités qu’il connaît bien. Pourtant, au fil de la réunion, un léger décalage s’installe. Les diagnostics ne se contredisent pas ; ils ne parviennent simplement pas à se rejoindre.
Ce qui se révèle alors, ce n’est pas un manque de bonne volonté. C’est un manque de langage commun. Les partenaires n’observent pas toujours les mêmes périmètres, ne parlent pas des mêmes publics, n’emploient pas les mêmes termes et ne partagent pas nécessairement les mêmes priorités. Dans ces conditions, coopérer devient plus difficile qu’on ne l’imagine. On peut multiplier les réunions, croiser les témoignages, partager les inquiétudes ; si rien ne permet d’ordonner collectivement les besoins et l’offre existante, chacun repart avec sa propre lecture du territoire.
Pour un centre social, cette difficulté est particulièrement sensible, car son action dépend étroitement de sa capacité à faire lien. Il doit comprendre les dynamiques locales, dialoguer avec les institutions, écouter les habitants et inscrire son projet dans un environnement plus large que son seul équipement. Sans ABS, ce travail de mise en cohérence repose trop souvent sur des intuitions, des habitudes ou des rapprochements partiels. Après avoir vu ce qui manque pour décider, puis pour piloter, on touche ici à une troisième dimension essentielle : sans cadre commun, la coopération elle-même finit par tourner à vide.
Ces trois scènes racontent en réalité la même histoire. Dans les trois cas, les acteurs ne sont ni démunis ni désengagés : ils disposent d’informations, d’expériences, de remontées du terrain et d’une volonté réelle d’agir. Ce qui leur manque, c’est une lecture commune des besoins sociaux pour décider, piloter et coopérer avec plus de clarté. Ce qui fait défaut n’est donc pas seulement un diagnostic formel, mais un cadre partagé pour se parler avec précision. C’est peut-être cela, au fond, que révèle l’absence d’ABS : non pas un territoire sans informations, mais un territoire sans langage commun pour regarder ses fragilités, ordonner ses priorités et commencer à agir ensemble.
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