Résilience et transitions de société

Rédigé par Hélène DELHAY, Directrice adjointe du Pôle Energies et Nicolas CRINQUANT, Directeur senior, avec la collaboration de Frédéric HAAS, Emma VILAREM ([S]City), Nicolas BEAUPIED (Transitions) et Isabelle BARAUD-SERFATY (ibicity)

Article publié le : 10 janv. 2022
  1. Des chocs qui transcendent tous les domaines…et nos valeurs

Evoquant la crise sanitaire, l’économiste Robert Boyer affirme que "Cette crise inédite adresse un redoutable avertissement aux économistes", alors que dans le même temps, des chercheurs de Harvard évoquent le fait que "La crise du coronavirus ébranle aussi l’idée de démocratie et de liberté”[1]. La perception de certains penseurs et citoyens sur la crise écologique est qu’elle impactera d’abord la "société" avant même l’"environnement" et l’"humanité"[2]. Ces points de vue témoignent de la multiplicité des enjeux liés aux crises aussi complexes et inédites que celles de la covid-19 ou du bouleversement climatique.

La diversité et la gravité de ces enjeux appellent de multiples transitions, de manière à replacer le développement de la société dans un cadre compatible à long terme avec l'équilibre des systèmes terrestres et humains. Les transitions économiques, sociales, environnementales sont à l’œuvre, mais elles sont également démocratiques, éthiques, touchent à notre système de valeur et font évoluer nos aspirations.

A l’échelle individuelle, ce changement de valeur est une preuve de résilience : les jeunes ne souhaitent pas reproduire le modèle de leurs aînés, perçu comme en partie responsable des crises contemporaines. Confrontés à une plus grande précarité et désabusés face à l’idée de progrès, ils modifient également leurs attentes à l’aune de ce qu’ils conçoivent comme leur étant accessible. Mis bout à bout, ces changements de valeur transforment le monde du travail. De fait, pour accélérer les transitions, il est nécessaire de toucher aux systèmes de valeurs, mais cela pose des défis méthodologiques - quoique pas impossibles à relever.

A l’échelle collective, la notion de résilience est plus confuse. Certes, de nombreux discours prônent le changement : pour des territoires plus résilients, il serait nécessaire de moins construire, de moins consommer, de relocaliser les circuits d’approvisionnement et d’investir dans des solutions plus vertueuses sur le plan socio-éco-environnemental. Pourtant, collectivités et acteurs économiques se trouvent parfois piégés dans une forme de fuite en avant. Dans le domaine des mobilités et malgré les compétences particulières qui lui sont conférées, les Collectivités peinent à amorcer un vrai basculement. Plutôt que de supplanter les véhicules individuels, les transports en commun puis les transports actifs, et demain les véhicules autonomes et les voitures drones sont autant de solutions qui s’accumulent. Or, entrer en transition n’implique pas uniquement de s’ouvrir au “monde d’après”, il faut aussi renoncer au “monde d’avant”.

  1. S’ouvrir au monde d’après… et clôturer le monde d’avant

Aux nombreux enjeux évoqués plus haut s’ajoute alors un enjeu politique : il est bien plus simple de faire la promotion du “monde d’après” que de clôturer le “monde d’avant”. Pour prolonger l’exemple des mobilités, malgré toutes les volontés affichées d’en finir avec les véhicules individuels, les tentatives échouent (cf. crise des gilets jaunes), car le modèle des transports et déplacements est étroitement lié au modèle de la répartition des emplois, à l’aménagement du territoire et aux aspirations des habitants à disposer chacun d’une maison et d’un jardin. C’est à tout cela qu’il faudrait renoncer pour changer de modèle.

La crise écologique ne mettra peut-être pas un terme ni à l’environnement ni à l’humanité, mais elle ébranlera tous nos systèmes[2] (économiques, sociaux, urbanistiques, etc.) et mettra donc au défi les services des Collectivités, depuis l’eau ou l’énergie jusqu’au développement économique.

Cependant, les changements (extérieurs) n’entraînent pas toujours les transitions (intérieures, par analogie avec les thèses de William Bridge). Faute de s’être mis nous-mêmes en transition (par définition choisie) et de s’être préparés aux crises pourtant annoncées de longue date, les changements (ici subis) nous paraissent brutaux et d’augure apocalyptique. A ce titre, la crise de la covid-19 nous livre un aperçu concret des chocs à venir : elle a ébranlé le monde du travail, l’économie nationale, notre système démocratique et nos rapports sociaux. Tenter de reconstruire nos modèles à l’identique serait à la fois vain et irait à l’encontre même du concept de résilience, qui serait notre capacité "de rebondir grâce à l’apprentissage, l’adaptation et l’innovation, d’évoluer vers un nouvel état en "équilibre dynamique" préservant ses fonctionnalités"[3]… pensée qui sera utile aux élus et services pour dessiner la Collectivité de demain.

Alors que la collapsologie irrigue de plus en plus l’imaginaire populaire, des voix s’élèvent pour dire que les crises constituent peut-être une opportunité de "vraiment" changer de modèle. C’est ainsi qu’après la victoire de l’abstention aux dernières élections, vécue comme une véritable crise démocratique, les journaux titraient “la démocratie est morte, vive la démocratie !"[4].

  1. Le temps long de la résilience et des transitions

Les crises posent également le défi du temps de la transition : entre l’avant et l’après, il y a toujours un temps d’hésitation et de passage à vide durant lequel le système fonctionne en mode dégradé[5]. Politiques et citoyens voudraient réduire cette période de flottement. L’incertitude est une source d’inquiétude, comme le montre la période que nous traversons : la crise de la covid-19 est en train de se tarir (avec des rebonds) mais l’après-covid n’existe pas encore ; ce qui se traduit par un mal-être peut-être plus fort qu’au cœur de la crise au printemps 2020. Le terme de “ni guerre, ni paix”[6], utilisé par certains auteurs post-attentat, montre aussi cet état d’entre-deux - ne pouvant être défini que par ce qu’il n’est pas.

Pourtant, ce vide est nécessaire pour remettre les compteurs à zéro. Nul ne peut passer d’un modèle à l’autre sans traverser cette “zone neutre”, caractéristique et indispensable à toute transition. Car c’est paradoxalement dans ce temps d’inaction visible que les changements invisibles de valeurs, croyances et paradigmes s’opèrent et préparent les véritables mutations. Ces phases d’ahurissement face à la crise, de résistance au choc, de déni du changement, de colère, puis enfin d’acceptation et de renoncement à notre vie d’avant constituent le terreau des transformations à venir. Court-circuiter ce temps, c’est risquer de ne changer de modèle que de façon superficielle, se donner l’illusion d’être prêt à faire face aux nouveaux stress et de les endurer finalement plus difficilement. Ce temps pourrait au contraire être mis à profit pour construire un nouveau récit de territoire avec les citoyens, même s’il ne se traduit pas immédiatement en actes. Contrairement à ce qui a longtemps été dit sur Néandertal ou les Mayas, certains historiens affirment aujourd’hui qu’il n’y aurait pas de sociétés auraient brutalement disparues[7]. Les sociétés se montrent plutôt résistantes, en témoigne l’Australie qui a connu deux grandes vagues d’extinction de biodiversité[8] & [9]. Les auteurs de The limits to Growth[10] - ayant introduit les notions de limites et d’effondrement en 1972 - insistaient en 2004 sur l’importance et la lenteur des transitions sociétales "Tout comme les grandes révolutions passées, celle de la durabilité changera la face de notre agriculture et les fondements de l’identité, des institutions et de la culture humaines. Et tout comme les révolutions passées, il lui faudra des siècles avant d’être pleinement à l’œuvre, bien qu’elle soit déjà en marche. […] La révolution de la durabilité sera organique. Elle découlera de l’inspiration, des idées, des expériences et des actions de milliards d’individus. […] Personne ne pourra s’en attribuer le mérite mais tout le monde pourra y participer". Les déclins, transformations et renaissances de sociétés prennent du temps, le temps de la résilience.

 

[1] La crise du coronavirus ébranle aussi l’idée de démocratie et de liberté, https://scholar.harvard.edu/, 2020

[2] Avenir et climat : représentations de l’avenir dans les blogs francophones portant sur le changement climatique, Kjersti FLØTTUM, Øyvind GJERSTAD et Anje Müller GJESDAL, 2019

[3] La résilience des territoires aux catastrophes, THEMA, 2017

[4] La Gazette, L’écho, L’Express, La Tribune, Atlantico…

[5] Qui pilote la ville résiliente ? Isabelle Barraud-Serfaty d’ibicity, 2020

[6] Ni guerre ni paix, Dominique Linhardt et Cédric Moreau de Bellaing, 2013

[7] Pourquoi le monde ne va pas s’effondrer (et comment s’y préparer), L’Humanologue, 2021

[8] Biodiversité et changement climatique : entre discours du spécialiste et discours vulgarisé, Frédéric Parrenin et Élodie Vargas, 2020

[9] Biodiversité et changement climatique : entre discours du spécialiste et discours vulgarisé, Frédéric Parrenin et Élodie Vargas, 2020

[10] Les limites à la Croissance – Dans un monde fini, Dennis Meadows, Donnella Meadows, Jorgen Randers, 2004


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