Faut-il repenser le modèle des réseaux de chaleur ?

Rédigé par Hélène DELHAY, Directrice adjointe du Pôle Energies et Aurélia HELAINE, Consultante au Pôle Energies

Article publié le : 14 janv. 2022

Rédigé par Hélène DELHAY, Directrice adjointe du Pôle Energies et Aurélia HELAINE, Consultante au Pôle Energies

Un développement nécessaire et pourtant pas toujours au rendez-vous

D’une part, les réseaux de chaleur figurent en première place dans les stratégies nationales et locales de transition énergétique. Et pour cause : leurs performances environnementales sont souvent excellentes, avec des recours à des énergies renouvelables et de récupération (EnR&R) locales de plus en plus élevés. Grâce à la mutualisation des moyens de production, leurs performances économiques sont également supposées être meilleures que la plupart des énergies concurrentes – sous réserve que le développement s’effectue tel qu’imaginé.

Pourtant, certains nombreux réseaux de chaleur (comme de nombreux autres réseaux urbains) peinent à voir le jour et ceux qui ont vu le jour n’ont pas toujours le développement escompté. Ce n’est donc pas un hasard si le phénomène dit des « actifs échoués » préoccupe de plus en plus les acteurs publics et privés : en effet, la baisse des consommations – qu’on espère d’ailleurs voir s’accentuer par l’effet des politiques de rénovation énergétique – et les difficultés de commercialisation dues au contexte concurrentiel marqué entre les énergies laissent craindre à terme sous-utilisation des infrastructures.

Pour endiguer cette baisse des consommations, les acteurs envisagent souvent une unique réponse : étendre encore et toujours le réseau… mais cette réponse est-elle viable et jusqu’à quand ?

Des modèles juridiques et de gouvernance à questionner

Malheureusement, les réseaux de chaleur ne trouvent pas grâce aux yeux des abonnés qui se tournent davantage vers des systèmes de production individuels, quelle que soit leur pertinence environnementale et économique réelle à long terme – les solutions apparaissant les moins coûteuses à court-terme étant souvent privilégiées. Quel que soit le secteur d’activité, les abonnés font de plus en plus preuve de défiance vis-à-vis des grands réseaux techniques et complexes, la société aspirant à des circuits courts et circulaires et à des systèmes de production locaux et transparents. Or, malgré leur caractère plutôt local, les réseaux de chaleur peinent à être reconnus comme des outils répondant à ces critères du fait de la méconnaissance des citoyens lambda pour cet outil et d’une gestion souvent détenue par de grands groupes industriels.

Une exception existe toutefois : les petits réseaux de chaleur en milieu peu dense développés par des structures telles que ERE43, Energie citoyenne, Bêta Energie, etc. ont la cote auprès de leurs abonnés qui sont aussi les usagers finaux du service. Ici, les abonnés-usagers perçoivent ces réseaux comme « à taille humaine », « locaux », « bénéfiques pour le territoire et l’environnement » et « transparents » ; alors que la tendance est plutôt à l’interconnexion sur de nombreux réseaux. Surtout, ils se sentent acteurs de la gouvernance de ces réseaux à laquelle ils participent souvent via une SCIC ou SAS.

Ceci amène un point de vigilance : même si la tentation est forte de recourir à des réseaux tentaculaires, il faut se poser la question de l’adhésion des usagers potentiels à ces projets dans une société à la recherche de réseaux locaux et circulaires. Bien entendu, il n’est pas souhaitable de ne réaliser que des micro-réseaux ; cependant, il semble que le réseau suscite plus d’adhésion lorsqu’il fait valoir son ancrage territorial (incluant les habitants) et la provenance locale des énergies qui l’alimentent.

L’un des enjeux de redynamisation des réseaux de chaleur serait donc de renouer avec abonnés potentiels et usagers et de redonner confiance aux citoyens dans ces systèmes. Bien que le modèle des micro-réseaux de chaleur ne soit pas réplicable à l’ensemble des réseaux, il invite à s’interroger sur le mode de gestion, la gouvernance et la communication faîte aux usagers et abonnés.

Un modèle économique à réinventer

La clé du développement réussi des réseaux de chaleur ne réside probablement pas uniquement dans le modèle juridique et de gouvernance. La question du modèle économique se pose de plus en plus fortement.

Tout porte à croire que la baisse des consommations que doivent affronter les réseaux de chaleur ne fait que commencer. En effet,

  • les équipements qui utilisent de l’énergie (et en premier lieu les bâtiments) sont de plus en plus performantset cette tendance devrait s’accentuer ;
  • les usagers modifient leurs comportements, à la fois dans leurs consommations (ils consomment moins) et dans le recours aux systèmes de production (ils préfèrent un équipement individuel) ;
  • la concurrence entre les énergies est de plus en plus forte – et la frontière entre énergies thermiques et électriques de plus en plus poreuse : Le développement du réseau de chaleur ne peut donc pas se penser isolément. L’exercice le plus compliqué est de savoir quelle sera la place du réseau de chaleur à l’avenir. En s’attachant à un angle uniquement technico-économique, les Collectivités ont tendance à percevoir le gaz comme l’unique concurrent ; or c’est loin d’être le cas ;
  • l’évolution démographique et l’étalement urbain semblent proches de leur paroxysme et devraient commencer à décroître au plus tard en 2050. Par ailleurs, la population des villes qui concentrent les grands réseaux devrait croître moins vite que celle des petites villes et campagnes, de plus en plus attractive et plus résilientes face au changement climatique.

Il est toujours possible de reporter l’échéance de cette baisse des consommations grâce à des solutions techniques, mais l’expérience d’autres secteurs (gaz, eau, pétrole…) montre qu’il devient important de penser la décroissance et de s’interroger sur l’avenir des infrastructures en place. Le modèle économique des réseaux de chaleur est à réinventer… et ce défi est encore loin d’être relevé !


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