Plan territorial Logement en Martinique : agir contre l’insalubrité

Article publié le : 13 oct. 2026

Il y a des territoires où les chiffres font mal. En Martinique, environ 32 000 logements sont considérés comme indignes et près d’un ménage sur trois vit sous le seuil de pauvreté. Derrière ces statistiques, des familles entières dans des habitations vétustes, souvent héritées d’indivisions que personne ne parvient à démêler.

L’île cumule tous les défis à la fois : un foncier qui ne s’étend pas à l’infini, des revenus moyens faibles, une population vieillissante qui a besoin de logements adaptés et proches des centres-bourgs.

En 2019, les ministres du Logement, de la Ville et des Outre-mer signent le Plan Logement Outre-mer : structurer enfin une politique cohérente dans chaque département ultramarin. En Martinique, il devient le Plan territorial Logement Martinique (PTLM), finalisé début 2020, et couvre toute la chaîne - foncier, construction, attribution, réhabilitation, loyers, indivisions.

Trois mois plus tard, la Covid-19 paralyse le pays.

Pire moment pour lancer une réforme qui suppose de réunir des dizaines d’acteurs : le plan, à peine né, se retrouve sous assistance respiratoire. Mais ce n’est pas la pandémie qui l’empêchera de décoller. C’est la complexité institutionnelle.
D’un côté, un plan d’action décliné en dizaines de fiches. De l’autre, une galaxie d’acteurs ayant chacun ses priorités, ses contraintes et son calendrier budgétaire : la DEAL1, la Collectivité territoriale de Martinique, les intercommunalités, les bailleurs sociaux, Action Logement, l’ARS2, l’ADIL3, le CAUE4, l’ADEME5, l’Agence des 50 pas géométriques, qui gère le foncier littoral hérité de l’époque coloniale, les acteurs du BTP.
Chacun est légitime, chacun est indispensable - et pourtant rien n’avance. C’est l’enlisement classique des politiques publiques à acteurs multiples : tout le monde est responsable, donc personne ne l’est vraiment.
En avril 2021, la DEAL Martinique appelle Espelia à la rescousse. La mission tient en une phrase : débloquer ce qui est bloqué. Mais pas depuis Paris, ni depuis un rapport de deux cents pages remis six mois plus tard. Sur place, dans la durée.
La méthode tranche avec les habitudes du conseil classique : ni diagnostic unilatéral, ni préconisations tombées du ciel, mais des groupes de travail réunissant toutes les parties prenantes de chaque problématique. De novembre 2021 à avril 2022, trente ateliers se tiennent ; trente occasions de réunir autour d’une même table des acteurs qui ne s’y étaient jamais vraiment assis.
Le travail de fond, souvent invisible, a consisté à faire tomber les réflexes de silo, en combinant l’expertise d’Espelia sur le logement social, l’urbanisme et l’indivision avec l’art de faire dialoguer des intérêts divergents. Avec un atout décisif : notre agence Antilles-Guyane. Connaître les sensibilités d’un tel territoire ne s’improvise pas depuis la rue d’Athènes !
La démarche aurait pu rester un bel exercice de concertation sans lendemain. Elle produit au contraire, sous l’impulsion de la DEAL, des avancées rapides : un observatoire du foncier discuté depuis des années se concrétise enfin, des projets de logements sociaux en centre-ville sont relancés, des aides financières voient le jour pour les indivisaires.
Ce dernier point compte. L’indivision est l’un des maux les plus profonds du logement antillais : des maisons transmises de génération en génération sans jamais avoir été partagées, entre des dizaines de cohéritiers éparpillés entre la Martinique, l’Hexagone et l’étranger. Personne ne peut vendre, personne ne peut rénover ; les bâtisses se dégradent. Les groupes de travail ont permis d’en parler franchement, et d’agir.

Les acteurs de terrain ont apporté des solutions qu’aucun rapport commandité de l’extérieur n’aurait pu identifier : les meilleures politiques publiques sont celles que l’on construit avec ceux qui doivent les mettre en œuvre, pas simplement pour eux. La DEAL a prouvé qu’une administration peut être le chef d’orchestre d’une transformation territoriale, à condition d’avoir les bons musiciens autour d’elle.

Le chemin reste long. Mais les fondations d’une politique du logement enfin coordonnée sont posées. Et quelque part à Fort-de-France ou au Lamentin, une famille vit peut-être déjà dans un logement rénové grâce à ce dialogue qui, un jour d’avril 2021, a finalement eu lieu.

Lien vers le replay du colloque "Habitabilité des territoires" Demandez l'ouvrage d'anniversaire "Engagés à faire bouger les lignes depuis 30 ans"

 


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